L'Internationale des «patriotes», étrange oxymore

Dans un contexte où les partis d’extrême droite sont crédités de scores potentiellement élevés, aux Pays-Bas comme en France, il est nécessaire de préciser la nature des projets qu’ils portent et les paradoxes d’une alliance entre partis qui ne se fédèrent que dans le rejet de l’Union européenne et de l’Islam et ne proposent que des illusions mortifères aux peuples qu’ils prétendent représenter.

En 1848, Karl Marx rédigeait le Manifeste du Parti communiste et lançait son appel « Prolétaires de tous pays unissez-vous ! Vous n’avez rien à perdre à part vos chaines ». Les prolétaires étaient supposés appartenir à une même classe exploitée par-delà leur pays d’appartenance. Ce qui les rapprochait était censé être plus puissant que les frontières qui les divisaient. Le 21 janvier 2017 eut lieu à Coblence (Allemagne) un surprenant meeting de partis d’extrême droite, largement relayé par la presse. La date n’avait pas été choisie au hasard, la veille Donald Trump, modèle revendiqué de ces partis qui prétendent défendre le peuple, avait été investi Président des Etats-Unis. La réunion visait à rendre crédible la convergence des approches des partis constituant l’ENL (Europe des Nations et Libertés), le groupe des parlementaires eurosceptiques fondé en 2015, à lancer « l’année des patriotes » et à chercher à promouvoir un contre-modèle européen.

Un tel assemblage hétéroclite intrigue, les héritages et les motifs de constitution initiale de ces formations étant variés : ancrage dans la longue histoire de l’extrême-droite française pour le FN, depuis l’Action française et sa haine de la République, de Vichy et sa Révolution nationale et de l’OAS et son rejet de l’indépendance de l’Algérie, même si tout est méthodiquement fait pour ravaler la façade du petit fonds de commerce familial, la rendre présentable en en masquant les aspérités, les pratiques autoritaristes, les relents racistes ; virage nationaliste et anti-immigration à partir de 1986 pour le FPÖ autrichien créé en 1955 sur un positionnement libéral et anti-soviétique ; revendication régionaliste voire indépendantiste, s’opposant aux transferts opérés par « Rome la voleuse » vers le Mezzogiono pour la Ligue du Nord créée en 1989 et souhaitant intégrer une hypothétique « Europe des régions » ; quant au PVV néerlandais et à l’AfD allemand, ils sont de création plus récente, respectivement 2006 et 2013 et se positionnent sur des thématiques identitaires et anti-migratoires. Etaient par ailleurs présents à Coblence des responsables du Vlaams Belang « belge » partisan de l’indépendance de la Flandre, du KNP polonais, de l’UKIP britannique auréolé du récent Brexit et du parti tchèque Liberté et Démocratie Directe.

Qu’est-ce qui fédère ce puzzle de partis nostalgiques de la glorieuse période des années trente, celle où chaque pays était soi-disant maître de son destin, enclos dans ses frontières ? L’intersection intègre quelques points communs : la haine de l’Union européenne perçue comme la source de tous les problèmes, le rejet de toute immigration décrite comme le processus de dilution de la pureté nationale, la haine de l’Islam systématiquement associé au terrorisme dans une logique provenant pour partie des conceptions de Samuel Huntington sur le « choc des civilisations ». Par-delà le rejet de l’autre et la volonté de défendre ses intérêts nationaux à l’intérieur de son pré-carré protégé par ses frontières « hermétiques » et ses taxes pour soutenir ses propres activités économiques déclinantes, les projets qu’ils dessinent ne reposent sur aucun succès politique ni économique, aucune compétence managériale ni industrielle, seulement le rejet de ce que les gouvernements précédents ont insuffisamment réussi, la seule négation de ce qui constitue les atouts réels des différents pays.

Tout ceci prêterait à sourire si les mutations économiques qui installent dans les pays un climat d’inquiétude n’avaient contribué à faire prospérer des positions qui ne visent qu’à attiser les ressentiments des uns envers les autres. Tout ceci prêterait à sourire, si l’Union européenne avait contribué à fournir des réponses tangibles aux défis auxquels sont confrontées les sociétés dans un monde toujours plus complexe.

 

Pour clôturer ce simulacre, quoi de mieux qu’un petit selfie (https://encrypted-tbn0.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcQr2CN_fOiaAgpOikrMUhyGS7GQMGeHLJAzSostE-KfJ7DEbpMX), symbole de la modernité et de la convivialité, pour immortaliser cet instant exceptionnel de l’union des « patriotes » européens… avant que chacun ne perçoive dans le « patriote » de l’autre côté de la frontière (ou du mur) le prochain ennemi éternel.

 

 

 

 

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