«Bobo», le retour d'un concept idiot

La campagne présidentielle démarre. Les termes utilisés pour discréditer l'adversaire en constituent l'un des premiers signes. À ce petit jeu, le qualificatif de « bobo » occupe une place particulière.

La campagne présidentielle démarre. Les termes utilisés pour discréditer l'adversaire en constituent l'un des premiers signes. À ce petit jeu, le qualificatif de « bobo » occupe une place particulière. Interrogé le 13 février sur Radio J, le chef de fil de l'UMP à l'assemblée, C. Jacob a ainsi indiqué à propos des futures primaires socialistes qu'il s'agissait d'un scrutin de « bobos », cette catégorie de Français étant particulièrement bien représentée par D. Strauss-Kahn. Mais qu'est-ce donc qu'un « bobo ». Si l'on s'en réfère à la consonance même du terme, s'en dégage une impression péjorative, légèrement infantilisante. Dans l'imaginaire français, « bobo », cela sonne comme « neu-neu », « gogo », « con-con », « cul-cul », quelque chose d'un peu « bébête », pas très sérieux, un peu naïf, simplet.

En fait, le terme vient de l'américain. Il aurait été créé par l'essayiste D. Brooks dans un livre paru en 2000, Bobos in Paradise. Il s'agissait de décrire une population qualifiée de « bourgeois bohemian » et définie par son mode de vie. Dans les années 80, le terme de Yuppies (« Young Urban Professionals ») était utilisé pour décrire cette catégorie de jeunes actifs travaillant le plus souvent dans la finance et adoptant un mode de vie opulent et urbain. Le « bobo » de D. Brooks décrit un type légèrement différent, caractérisé par la même aisance matérielle, par une forte dose d'individualisme mais aussi par un souci éthique. La transposition dans le contexte français ne se fait pas attendre. Le terme serait signalé pour la première fois dans un article de Courrier International du 15 juin 2000. Le « bobo » est financièrement aisé, un peu artiste ou exerçant dans des métiers créatifs, il défend des valeurs écologiques et il vote à gauche, rose ou vert. Quelques temps plus tard, R. Barre reprend le terme lors de sa campagne à la mairie de Lyon de 2001 et Renaud le popularise dans une chanson de 2006. À l'origine donc, une forme de catégorie typologique comme aiment les construire les sociologues et au final une utilisation à des fins partisanes pour disqualifier une partie de la population.

Que le terme soit utilisé par C. Jacob intrigue. Qu'est-il donc reproché à ce groupe pour qu'on lui accole un qualificatif approximatif, mal défini et un peu ridicule ? Quel ressort souhaite-t-il activer lorsqu'il l'utilise ? En fait, quand « bobo » est utilisé, « gauche-caviar » suit de près. Il identifie une forme de contradiction. Que celle-ci soit pointée par un membre du groupe politique ayant le plus outrancièrement étalé son opulence de « nouveau riche » ne doit pas surprendre. Dans son esprit, être « bobo » constitue une sorte de pathologie. Comment comprendre qu'un groupe matériellement aisé ne vote pas selon son intérêt de classe pour bénéficier de nouveaux avantages fiscaux. Le « bobo » serait donc puéril, pas « complètement fini »... Mais par chance son cas n'est pas totalement désespéré. Dans une interview au journal Le Parisien en date du 31 janvier, Carla Bruni, la « Première dame de France » a en effet indiqué : « J'ai fait partie d'une communauté d'artistes. On était bobo, on était de gauche mais, à ce moment-là, je votais en Italie. Je n'ai jamais voté pour la gauche en France, et je vais vous dire, ce n'est pas maintenant que je vais m'y mettre », elle ajouta plus loin « qu'elle n'était plus vraiment de gauche ». Nous voilà rassurés, il est donc possible de guérir, de mûrir, de parvenir enfin à des idées saines. C. Bruni nous montre la voie. Elle était immature, « bobo », maintenant elle a pris conscience de la vraie nature des choses. Quand on est riche, on se soucie d'abord de ses intérêts de caste. Pour cela, les « lois naturelles » sont intangibles : si les pauvres sont pauvres, c'est d'abord de leurs fautes. S'ils ont raté le train de « l'égalité des chances » qu'ils s'en prennent d'abord à eux-mêmes. Et pendant ce temps, chantons en chœur « Douce France »...

Par chance, l'UMP au pouvoir dispose d'un contre-modèle au « bobo », le « bourgeois décomplexé », celui-ci n'a pas honte de faire étalage de sa réussite récente. Il ne va pas acheter honteusement dans un magasin bio, non, il porte hardiment au poignet sa Rolex neuve, prend ses vacances sur le yacht d'un ami entrepreneur et tient le bras de sa jeune épouse, Top-modèle de préférence. Le « bourgeois décomplexé », figure actualisée du nouveau riche ou du parvenu arrogant se situe au sommet de la pyramide sociale, il affiche ostensiblement les signes extérieurs de sa réussite. Il se soucie peu du peuple, sauf au moment crucial des élections. Derrière l'utilisation du terme de « bobo » par C. Jacob, il faut percevoir la lutte sourde qui va se développer pendant plusieurs mois pour capter les suffrages des catégories aisées. Seront-elle séduites par un projet teinté de social, de redistribution fiscale et intégrant les enjeux environnementaux ou bien fonctionneront-elles encore davantage en caste intéressée par la seule défense de ses intérêts corporatistes comme l'ont montré les sociologues M. Pinçon et M. Pinçon-Charlot dans Les ghettos du Gotha. Au cœur de la grande bourgeoisie (2007). Derrière les mots transparaît un mépris profond pour les valeurs de solidarité. L'UMP a réussi en 2007, l'alliance improbable des catégories les plus riches avec les catégories populaires séduites par les discours de N. Sarkozy sur le travail et la sécurité, cette alliance était absolument factice, asymétrique et n'a profité qu'aux premières. Il est donc urgent pour l'UMP que ne se constitue une alliance entre les nouvelles catégories aisées et les classes plus populaires sur un projet social, redistributif et écologiste. D'où le recours à la figure stigmatisante du « bobo »... par les « bling-bling ».

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