Brisant toutes les règles du droit international, manipulant de manière cynique l’opinion publique russe, arguant des prétextes les plus fallacieux et énonçant des rhétoriques guerrières, Vladimir Poutine vient le 24 février 2022 de franchir la limite qui sépare un régime autoritaire se maintenant dans un cadre légal d'un régime n’écoutant plus que sa force pour faire valoir sa loi. Par-delà l’Ukraine, ce sont les bases du droit international, de même que les fondements des démocraties qui sont attaquées. Imaginer que ceci pourrait ne pas nous concerner serait une erreur dramatique, car par-delà l’Ukraine, ce sont tous les pays démocratiques qui sont attaqués et en premier lieu les pays européens.
Ce qui vient de s’enclencher ne s’inscrit pas dans le référentiel de la Guerre froide de 1947 à 1991, sauf à considérer que la souveraineté de l’Ukraine était limitée[1], comme l’était celle de la Hongrie en 1956 et de la Tchécoslovaquie en 1968, mais bien dans celui d’une guerre chaude. Il rompt par ailleurs brutalement avec les illusions de la « Fin de l’histoire », célèbre thèse développée par Francis Fukuyama en 1992. L’alchimie qui conduit au contexte actuel résulte pour le moins de trois facteurs : un sentiment d’incompréhension lié à l’implosion de l’URSS au sein des classes dirigeantes russes et probablement d’une partie de la population, le refus du modèle de démocratie occidentale et la modernisation de l’outil militaire. La séquence de l’agression est connue : défense d’une minorité-frère censée être menacée, déstabilisation du pays-cible par tous les moyens à disposition (en particulier ceux de l’information), puis attaque ouverte pour prendre le contrôle du pays en mettant en place un gouvernement fantoche. Il s’agit de celle qui prévalut de septembre 1938 à mars 1939 en Tchécoslovaquie. Vladimir Poutine s’inscrit dans le même schéma dans le cas de l’Ukraine, à la différence près qu’il n’y eut pas de « conférence de Munich » pour avaliser la perte des oblasts de Donetsk et de Lougansk, ni même de la Crimée en 2014.
La petite musique de la responsabilité première de l’OTAN, avec l’intégration de plusieurs pays de l’ex-URSS (les trois états baltes) ou de sa zone d’influence proche (Pologne, Hongrie, Slovaquie, Tchéquie, Roumanie et Bulgarie) est souvent entendue en France à l’extrême-gauche et surtout à l’extrême-droite. Elle viserait à considérer comme cause principale de la stratégie russe, sa perception d’une menace à sa frontière. Or, il est nécessaire de rappeler que si de nouveaux pays intégrèrent l’OTAN, c’est d’abord en raison de la nécessité de disposer d’une garantie de protection vis-à-vis de la Russie. Il n’est donc pas possible de mettre sur le même plan, l’intégration volontaire à une alliance défensive et l’engagement d’une invasion militaire, sauf à légitimer ces dernières. Que Vladimir Poutine se soit senti menacé est une chose, que la Russie l’ait été en est une autre.
Dans ce type de situation, nous connaissons le point de départ, mais rarement la suite des événements. Un pays qui vous écrase et appelle ensuite à la diplomatie si vous acceptez de rendre les armes, est celui qui veut vous réduire en esclavage. Si les Ukrainiens refusent cette proposition cynique (mourir ou devenir esclaves de Vladimir Poutine), l’armée russe devra se lancer dans une guerre longue et sale, où les premières victimes seront les populations civiles. Si l’Ukraine doit finalement tomber, comme cela est à craindre compte tenu de la disproportion des forces, la question doit se poser de la suite qui sera donnée par la junte militaire au pouvoir à Moscou. Pousser son avantage immédiatement ou lentement digérer l’Ukraine et la Biélorussie avant de poursuivre plus avant ses opérations. Le même mécanisme utilisé à l’encontre de l’Ukraine pourrait s’appliquer aux pays baltes. Selon Živilė Kalibataitė (2018)[2], les Russophones représentent 26,5 % de la population en Estonie et 26 % en Estonie (seulement 5,8 % en Lituanie). Par ailleurs, l’enclave de Kaliningrad, coincée entre la Pologne et la Lituanie fait l’objet d’une militarisation croissante. Il est donc probable que les pressions s’accentuent sur ces pays, dorénavant membres de l’OTAN[3], qui furent intégrés, rappelons-le de force à l’URSS, en résultante des clauses secrètes du pacte germano-soviétique du 23 août 1939. Ce fait fut reconnu par Mikhaïl Gorbatchev en 1989, le seul leader réellement démocrate que généra la Russie.
Que peut l’Union européenne ? Tendre la main au dictateur comme l’envisagent déjà certains leaders extrémistes français, toujours prêts à collaborer, ou engager les rétorsions économiques les plus dures, sachant que celles-ci n’ont que peu de chances de faire plier Vladimir Poutine et qu’elles auront des conséquences sur les sociétés européennes. Il n’en demeure pas moins qu’il s’agit de la seule solution digne, même si les effets ne peuvent intervenir qu’à moyen terme et déboucheront sur de nouvelles tensions et de nouveaux chantages. C’est donc un monde follement incertain qui s’ouvre ici, bien loin de l’utopie du nouvel ordre international née de la disparition de l’URSS, suite à l’allocution télévisée du 25 décembre 1991 de Mikhaïl Gorbatchev. Il est donc très difficile de concevoir les limites qui pourront être fixées à l’ivresse de revanche accentuée par le regain de puissance militaire du « criminel contre la paix »[4] et probable « criminel de guerre »[5] qu’est devenu Vladimir Poutine. Un « criminel de guerre » qui, à la différence de Saddam Hussein en 2003, détient de vraies armes de destruction massive.
Didier Desponds : Professeur de géographie, CY Cergy Paris Université.
[1] Selon la célèbre doctrine Brejnev dite de « souveraineté limitée des démocraties populaires » formulée en 1968.
[2] Voir : https://www.cairn.info/revue-les-champs-de-mars-2018-1-page-139.htm
[3] Voir à ce propos : https://www.publicsenat.fr/article/politique/ukraine-si-le-pire-des-scenarios-c-est-l-attaque-d-un-pays-de-l-otan-par-la-russie
[4] Compte tenu des modalités du déclenchement du conflit, Vladimir Poutine peut d’ores et déjà être considéré comme responsable d’un « crime contre la paix ». Cette notion a été définie par l’accord de Londres du 8 août 1945 pour les tribunaux militaires internationaux de Nuremberg et de Tokyo de l’après Seconde Guerre mondiale. Ceux-ci stipulent qu’un « crime contre la paix » se définit par « la direction, la préparation, le déclenchement ou la poursuite d'une guerre d'agression, ou d'une guerre en violation des traités, assurances ou accords internationaux, ou la participation à un plan concerté ou à un complot pour l'accomplissement de l'un quelconque des actes qui précèdent », ce qui est le cas de l’invasion de l’Ukraine du 24 février 2022.
[5] Cette notion s’est progressivement imposée en droit international avec les conventions de Genève de 1864, 1906, 1929 et 1949. Ceci renvoie aux situations où l’une des parties en conflit s'en prend volontairement à : « des objectifs non militaires, aussi bien humains que matériels. Un objectif non militaire comprend les civils, les prisonniers de guerre et les blessés, a fortiori des villes ne comportant pas de troupes ou d'installations militaires ».