VOTER LE PEN : UN VOTE TOUT SAUF BANAL

A ceux et celles qui ont connu le 21 avril 2002 et à ceux et celles qui ne l’ont pas connu (ou ne s'en souviennent pas). L'accès du Front national au second tour d'une élection présidentielle, pour la seconde fois après "l'étrange défaite" de Lionel Jospin en 2002, ne semble susciter qu'une inquiétude modérée. Ce parti se serait-il à ce point banalisé ? Tout prouve que non.

Le 21 avril 2002, l’accès au second tour de l’élection  présidentielle de Le Pen le père avait suscité un rejet brutal, viscéral et une mobilisation considérable lors du défilé du 1er mai qui suivit. Le 23 avril 2017, la même situation se reproduisant pour Le Pen la fille (dans cet article, Marine Le Pen est désignée comme Le Pen la fille, car elle est l’héritière de la petite entreprise familiale de haine conçue par son père) ne suscite qu’une molle inquiétude. Comme si le scénario sans cesse répété (aux municipales, aux législatives, aux régionales) avait fini par émousser les plus indispensables anticorps démocratiques. Ce parti enkysté dans le paysage politique français aurait-il à ce point changé en profondeur que ce vote en serait devenu banal ?

Banal ? Banal, le fait de vouloir rompre avec la construction européenne, clé de voute de la politique extérieure française depuis le début des années cinquante. Rupture au prétexte qu’elle aurait nui aux intérêts supérieurs de la France. Ceci est lancé sans l’ombre d’une analyse rigoureuse. Quand il s’agit de rompre avec l’euro, il ne s’agit pas de revenir en 1992, avant Maastricht, ni en 1979 avant la mise en place du SME monétaire européen, ni en 1972 avant l’installation du Serpent monétaire européen, mais bien aux années cinquante. Que chacun se débrouille avec sa monnaie et comme par miracle l’économie retrouvera des marges de manœuvre. Cette baliverne est lancée au bon peuple à qui les promesses sont faites sans qu’en parallèle ne soient indiquées les conséquences, en termes de coût de la dette (toujours libellée en euros), de perte de crédibilité internationale, de disparition des investissements étrangers qui contribuent à créer des activités, de perte des marchés à l’exportation, voire d’impact sur le tourisme, secteur demeuré dynamique et générateur d’emplois. Faites confiance aux apprentis-sorciers avec leurs grands sourires …

Banal ? Banal, le fait d’imaginer confier les rênes du pays aux héritiers de la collaboration vichyste et de l’OAS. Ils étaient encore nombreux et visibles dans l’entourage de Le Pen le père, ils sont habilement masqués dans celui de Le Pen la fille. A titre d’exemples, le premier réitérait sa vision de l’histoire fidèle au Maréchal allant même jusqu’à commémorer sa mort et à systématiquement nier (ou à minimiser pour ne pas s’attirer de condamnations trop dures) la réalité de la Shoah, la seconde se prétend héritière de la France de Londres et du général de Gaulle, mais occulte les crimes de Vichy, conçus par des Français contre des Français. A quand le retour du vieux mythe « Pétain, le bouclier et de Gaulle, le glaive » ?

Banal ? Banal, le fait de renverser ses alliances traditionnelles en s’éloignant de l’OTAN et en signant un chèque en blanc à Vladimir Poutine, autrement dit, en lui laissant la possibilité de poursuivre son opération de déstabilisation en Ukraine et de pousser tranquillement ses pions à l’Est de l’Europe, en fragilisant potentiellement les pays baltes, la Pologne, voire d’autres pays soumis aux pressions de Moscou.

Banal ? Banal, ce parti le serait devenu depuis le temps qu’il figure dans le paysage politique français (participation sans discontinuer d’un membre de la famille à l’élection présidentielle depuis 1974). Certains sont conduits à se dire : « Après tout, pourquoi ne pas l’essayer, les autres ont échoué ». Comme on essaie un nouveau baril de lessive, le FN serait donc à essayer, histoire de tester son efficacité et puis si ça ne convient pas on reviendra au baril habituel, comme si de rien n’était… De fait, il est exact que tout n’a pas été essayé : les autoritarismes chaviste ou poutinien (pas essayés), la dictature nord-coréenne (pas essayée), la théocratie saoudienne (pas essayée)… Il y aurait donc encore de formidables expériences à tenter. La seule question étant de connaître le prix à payer pour les expériences délétères. Quelles sont celles dont on ne veut à aucun prix et pour quelles raisons ? Quelles sont les lignes rouges à ne jamais franchir ? A titre personnel, je dis, le classement étant pour partie fictif, ces critères étant grandement liés : 1) La démocratie, 2) L’Europe, 3) L’efficacité économique, 4) La justice sociale, 5) Les enjeux environnementaux, 6) L’image de la France dans le monde. Mais chacun identifie ses propres hiérarchies et ses propres limites.

Banal ? Banal, le FN serait un parti politique comme un autre comme en atteste le fait qu’il est légalement autorisé à participer aux élections. Or, ce parti n’est porteur d’aucun intérêt général mais des seuls intérêts particuliers de sa famille fondatrice (au sens mafieux). La famille Le Pen n’est qu’un clan d’abord à son propre service, profitant du système démocratique français ici, du système européen là, pour prospérer, s’enrichir en laissant croire qu’il défend le « peuple »… En cela, le FN fait preuve d’un réel talent, il se nourrit de la désespérance pour s’affirmer et a besoin de la désespérance pour prospérer. Peut-il s’appuyer sur la moindre réussite locale, départementale, régionale susceptible de fournir un démonstrateur attestant de sa capacité à résoudre les  problèmes économiques ou sociaux qui le nourrissent ? Aucune, là où il s’implante (dans une commune), il assèche le tissu associatif qui constituait un réseau de solidarité, contrôle la culture et ne génère aucune dynamique économique.

Banal ? Banal, le vote pour Le Pen la fille est tout sauf un vote banal, il s’inscrit en rupture avec les héritages des Lumières et avec les acquis de la Résistance. Il ouvrirait à la France une période d’aventure aux périls incalculables. Il contribuerait à éteindre le faible phare que représente encore la France dans le monde. Son arrivée au pouvoir constituerait l’amorce d’un déclin, le vrai, celui qui est annoncé depuis tant de temps par les différents polémistes qui prospèrent sur les chaines télévisuelles (Eric Zemmour, Alain Finkielkraut, Michel Onfray, …), quand il ne s’agit pour l’instant que de la confrontation d’un pays aux mutations d’un monde d’une exceptionnelle complexité.

Le choix est simple : laisser les portes du futur ouvertes ou les clore à double-tour, miser sur les atouts du pays pour les étendre, les rendre accessibles à des parts croissantes de la population (véritable enjeu de justice sociale) et résorber les disparités entre les territoires bien dotés et ceux qui le sont moins (véritable enjeu de justice spatiale), ou diffuser la misère (façon de rendre les Français égaux,… par le bas).

Qui est prêt à assumer cette rupture ? Qui est prêt à voir ses enfants vivre dans une société guidée par les lubies du FN, ses héritages vichystes, ses réminiscences colonialistes, sa haine de l’étranger ? Qui est prêt à basculer dans une aventure qui verrait s’effondrer l’Europe et son projet rationnel et humaniste ? Qui est prêt à voir la France adopter au début du XXIème siècle les « solutions » de l’entre-deux-guerres ? Qui est prêt à confier à Le Pen la fille, toutes les prérogatives d’un Président de la République française : commandement des armées, responsabilité de l’arme nucléaire, droit de dissolution de l’Assemblée nationale, initiative du référendum, article 16 de la constitution qui lui confère des pouvoirs élargis en cas de crise (voir à ce propos le texte de la constitution : http://www.conseil-constitutionnel.fr/conseil-constitutionnel/francais/la-constitution/la-constitution-du-4-octobre-1958/texte-integral-de-la-constitution-du-4-octobre-1958-en-vigueur.5074.html)  ?

Banal ? Le vote FN demeure en 2017, tout comme en 2002, un choix qui est tout sauf banal. Protester, trouver ce choix politique comme exutoire à son propre mécontentement, à son propre malaise, peut faire basculer le pays dans un modèle de société radicalement différent de celui sur lequel la France s’est reconstruite après 1945. Si l’actuel n’est pas parfait, il est réformable, adaptable, lentement évolutif, les dégâts occasionnés par l’accès au pouvoir du FN, le 7 mai 2017, seraient irrémédiables et il ne serait plus temps après de se dire : « si j’avais su » comme certains avaient dit en 2002 : « Ah ! Si j’avais voté Jospin »… en ayant encore comme bouée de sauvetage le vote Jacques Chirac…

Didier Desponds (Université de Cergy-Pontoise)

 

 

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