Vu de Guadeloupe: le «grand débat» a enterré une fois de plus de chlordécone

«Si vous voulez enterrer un problème, nommez une commission», la phrase célèbre est de Georges Clemenceau. Pour trouver une issue à la fronde dont les gilets jaunes sont l’expression, le gouvernement a organisé un débat d'un million de contributeurs. Démocratie 2.0 ou plutôt manière adroite de noyer le poisson!

Vu de Guadeloupe la valeur et la qualité du grand débat se mesure à la position qu’a adopté Emmanuel Macron sur chlordécone. Il a tenu une posture très « ancien monde » sur le même ton que celui adopté par les pouvoirs publics depuis le début, c’est à dire: « rien n’est prouvé on ne peut pas dire que le chlordécone est cancérogène. »

Macron « pour ne pas alimenter les peurs » dit-il, a choisi le déni comme ses prédécesseurs. Le déni et la langue de bois étatique pour couvrir les hommes politiques qui à l’époque ont cédé aux pressions du lobby des planteurs qui trouvaient » pratique » et « efficace » l’utilisation d’un pesticide très toxique sans se soucier de sa nocivité ni de son impact sur la terre et les êtres vivants.
Quand, embarrassé l’Elysée a répondu que les propos du président ont été mal interprétés qu’il avait voulu dire, « on ne peut pas se contenter de dire c’est cancérogène … il faut agir aussi », il s’embourbe dans les contradictions.
Des scientifiques ont fait leur travail, ont publié des rapports sur le chlordécone tant au niveau national (INSERM) qu’international dans le Journal of clinical oncologie, une revue internationale de cancérologie; ils ont fourni des chiffres, donné l’alerte, ils ont agit dans leur champs de compétence. N’est ce pas à l’Etat, sur la base de ces rapports et de l’action de plusieurs associations de défense de l’environnement d’agir à son tour?
Dans le quotidien du médecin du 6 février 2019, Luc Multigner, directeur de recherche à l’INSERM, reprend Emmanuel Macron en rappelant que le Centre international de recherche sur le cancer, une agence de l’OMS a établi en 1979 que la molécule du chlordécone ( anciennement nommée curlone) représentait un risque pour l’homme. C’est l’une des raisons pour laquelle elle avait été interdite aux USA quelques années plus tôt. Les scientifiques ont fait leur travail, et l’Etat ?
Dans le même article Luc Multigner rappelle qu’en septembre 2018, lors de son passage aux Antilles, le président de la république avait reconnu que « l’Etat devait prendre sa part de responsabilité. »
Mais l’Etat est redevenu sourd, voire méprisant comme l’a été Emmanuel Macron lorsque, interrogé sur le chlordécone par les élus de l’outre-mer il n’a trouvé d’autre argument que la remise en cause de la crédibilité d’un interlocuteur qui citait le rapport du Pr Blanchet: » De quelle année ce rapport date-t-il ? » interroge en maître d’école le président de la République. Victorin Lurel en l’occurrence ne pouvant pas apporter cette précision a vu son propos réduit à l’état de simple déclaration, voire d’opinion, sans fondement scientifique établi.
Cette tactique de technocrate pour décrédibiliser la parole de l’autre et scinder le monde en deux camps, celui des sachants avertis qui détiennent la vérité et des autres qui n’émettraient que des avis et des opinions, résume l’exaspération que suscite Macron et la plus ou moins jeune garde qu’il a autour de lui. Le style premier de la classe agace, exaspère.
Donc exit du grand débat la question du chlordécone.

« Du grand débat, Edouard Philippe, le premier ministre retient ce qui l’arrange le plus » notait un commentateur sur l’un des innombrables plateaux télé consacré au sujet.

Une sorte d’aristocratie politico-administrative

Au fond ce « grand débat » devait être un joli coup de com pour le président de la République, mais il arrive que trop de com tue la com. L’image d’Emmanuel Macron en cravate et bras de chemise répétant le grand oral de l’Ena devant un public de bons élèves a fini par lasser, voire plus: à devenir celle d’un insupportable donneur d’ordre et de leçon, ce qui n’est pas exactement le rôle d’un président de la République.
Emmanuel Macron ne pouvait tout de même pas démissionner, comme le lui demandaient un peu rapidement et certes, pas très démocratiquement, quelques dizaines de milliers de gilets jaunes.
Dans un pays et dans un contexte moins clivés, Macron aurait pu réunir les instances représentatives – partis politiques, syndicats, corps constitués – et dans un large mouvement d’union nationale tenter de sortit de cette crise qui trouve son origine dans le déficit de justice sociale et la profonde fracture qui s’est crée entre une sorte d’aristocratie politico-administrative et la population. Le gouvernement a préféré donner à chacun directement la possibilité de s’exprimer ou plutôt donner l’impression que chacun avait la possibilité de s’exprimer directement. On peut noter que cette manière de s’adresser en direct au pays n’est pas exempte de populisme.
Cela peut-il marcher ? Emmanuel Macron va gagner du temps, mais sur le fond, à moins de changement de cap et de réformes difficilement envisageables dans ce gouvernement tel qu’il est composé rien de décisif ne devrait se produire. Les annonces ou les effets d’annonce confirmeront…ou pas.

Max Dubois, un ex délégué outre-mer macronien dans le doute

Que les opposants à la République en marche, les gilets jaunes voire même une bonne partie des Guadeloupéens soient agacés par le manque d’empathie que Macron exprime pour autre que son cercle proche, n’est pas anormal, mais lorsque un » ancien proche » du même Macron exprime publiquement des doutes on peut s’inquiéter. Comment le pays est-il dirigé ?
Max Dubois a été durant la campagne des présidentielles de 2017, délégué outre-mer de la République en marche. Il a porté la bonne parole du macronisme à La Réunion, en Guadeloupe et ailleurs. Il s’est présenté dans la presse comme un libéral social pragmatique soucieux du chômage des jeunes : « le chômage de masse est la verrue mère de tous les problèmes … » disait-il, rappelant en janvier 2018, dans un entretien avec un journaliste de La Réunion que les départements de l’outre-mer français comptaient 340 000 chômeurs. » Une indignité républicaine » ajoutait-il même.
En janvier 2019, Max Dubois a publié une tribune dans Le Monde dans laquelle, il émet des doutes sur la méthode Macron et sur le grand débat. » Il ne faudrait pas, écrit-il, que ce grand débat commette les mêmes erreurs que la consultation ultramarine de 2018. J’ai crû au Livre bleu,(1) au discours d’Emmanuel Macron, mais ensuite, rien ne s’est passé. Aujourd’hui, nous sommes mal engagés et je crains qu’en 2022 la même misère sociale qu’en 2017 ne règne dans les outre-mer. »
D’Etats généraux, en Assises en passant par les consultations diverses, depuis plusieurs décennies, les habitants des départements de l’outre-mer français ont entendu maints discours, maintes promesses, assisté à maintes réunions publiques ou pas, à maints débats sans que rien ne bouge sur le fond : toujours un faible développement et une économie artificielle fondée sur les transferts sociaux et un système d’import-export sous contrôle. Max Dubois insiste sur une évidence que nous connaissons et que les chiffres confirment : » Pendant ce temps, les écarts de revenus continuent de se creuser en Europe, dans le monde » et, peut-on ajouter sans trop de risques: dans les outre-mer français.
« Si le grand débat cette fois n’est pas sincère », précise l’ex délégué macronien, « la grogne populaire aura raison des équilibres démocratiques et rien ne pourra arrêter le TGV de l’extrême droite et des populismes. »
C’est dit. Le TGV dont parle Max Dubois, macronien qui doute, est déjà lancé en Europe, mais aussi en Amérique du sud, au Brésil, aux USA où le trumpisme est une forme de populisme, en Inde, en Asie. Qui l’arrêtera et comment ?

NDLR
(1) Le Livre Bleu, document d’une cinquantaine de pages restituant les travaux des Assises de l’outre mer de 2017 et 2018 , traçant des perspectives et définissant en théorie des axes de développement pour l’Outre-mer . Des analyses, des constats sans suite concréte, semble-t-il, d’après un observateur, plutôt bien placé.

Cet article a été déjà publié sur le site de la revue en ligne www.perspektives.org

 

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