LE GRAND SHOW ROSELYNE BACHELOT

De Riester le glaçon à Bachelot la marchande de quatre saisons, voilà une passation qui en dit long sur le fait de confondre politique culturelle avec divertissement populaire. Petite pensée compatissante pour André Malraux, qui, dans son cercueil, doit fulminer sévère: pas grave, c'est du passé.

Avec ce remaniement ministériel de type Macron2, nous assistons à l'avènement officiel du casting sur la scène gouvernementale. Il fallait oser, c'est fait. Nous voilà donc entrés de plain pied dans l'ère de la politique spectacle à l'américaine. Dupond-Moretti doit nous divertir en Ministre de la justice, Garde des sceaux (avec rires enregistrés): un rôle taillé sur mesure malgré son aspect aussi grotesque que la nomination d'un cheval à la tête d'un hippodrome. Mais le clou de la représentation n'en reste pas moins l'impeccable interprétation de Ministre de la Culture que nous réserve l'inimitable Roselyne Bachelot. 

En première partie, le minimaliste et coincé Franck Riester a congelé le public, manière habile de préparer le terrain à la faconde volubile de la chère Roselyne. Elle devrait ainsi déployer tout son savoir-faire de vieille routière et déclencher de nombreux rappels en excellente cliente de la sphère médiatique. Ses talents d'animatrice télévisuelle vont faire merveille là où l'allure de pisse froid de son prédécesseur produisait du flop à la chaîne. On s'en régale à l'avance d'autant que la fameuse Roselyne assumera avec conviction des airs de contrition de puissante diva (elle est fan d'opéra ne l'oublions pas) propices à épouser la tragédie de l'intermittence. 

Après un androïde à la tête du Ministère de la Culture, place à un(e) caméléon(e) capable de se fondre organiquement dans le rôle d'une meneuse de revue, façon Casino de Paris. On passe en gros et sans concession, d'Ingmar Bergman à Marcel Pagnol. Le choc s'avère rude et tout cela pas facile à suivre mais l'important n'est pas là. L'important c'est que le milieu culturel et artistique se sente compris (à défaut d'être rassuré) et qu'il nous foute la paix. Jean Castex n'a pas de temps à perdre avec les états d'âme et les atermoiements des saltimbanques et assimilés. Il a prévenu qu'il devait faire vite. Il a ainsi prestement nommé une figure charismatique, pour tout dire, une bête de scène politique afin de pouvoir oeuvrer sans être dérangé sur les domaines financiers et économiques qui seuls comptent à ses yeux. 

Voici donc notre chère Roselyne chargée d'assumer les intermèdes en incarnant la compréhensive et soucieuse Mère Courage responsable du bringuebalant convoi des déshérités du monde artistique et culturel. À coup sûr, le César n'est pas loin. Elle saura, expérience oblige, aligner une quantité phénoménale de vaccins pour parer à toute propagation de la sinistrose dans le milieu de la représentation, de la diffusion et de la création. Elle va dédramatiser Roselyne tout en ne minimisant pas sa responsabilité face aux drames qui se jouent. On peut compter sur elle pour assurer un max, elle a ça dans le sang. Une longue habitude de gros portefeuilles éphémères sous d'autres gouvernements de droite lui a durci le cuir et forgé le caractère. Elle va finir en beauté son itinéraire de grande dame des arènes politiciennes. Quoi de plus noble en effet que de terminer en représentante de la Culture française: plus qu'une fonction qu'on lui confie c'est un véritable hommage qu'on lui rend avec possibilité post mortem d'avoir son nom au fronton des collèges. Espérons juste qu'elle ne se mette pas à cabotiner, trop enivrée par les sommets de son art.

Une qui risque de ne pas s'y retrouver (comme dirait Trapenard), c'est la Culture. Évidemment, c'est un inconvénient que les plus regardants trouveront majeur. Mais les autres, tous les autres, c'est à dire le plus grand nombre, ils vont juger ça tellement pittoresque de continuer à voir Roselyne et sa bonne tête à la télé. Comme une héroïne de série à succès, elle va enchaîner sur une nouvelle saison. 

Et tant pis si pour la Culture, il s'agira d'une nouvelle saison en enfer.

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