Ce soir là, Philippe Monguillot, conducteur chez Chronoplus assumait son service, masque sur le visage, obéissant aux consignes en vigueur dans les transports en commun. Trois hommes montent à l'arrêt "gare de Bayonne", sans masque, plutôt jeunes et certainement chahuteurs. Le chauffeur ne dit rien. À l'arrêt suivant dit "Balishon", un quatrième homme les rejoint, lui aussi visage découvert et à l'évidence sans titre de transport. On imagine les retrouvailles bruyantes et le désordre qui monte d'un cran. La patience de Philippe Monguillot marque un stop et il décide d'endiguer le raffut et le manque de respect en recadrant le groupe. Mal lui en prend. Le ton monte violemment et deux des hommes se jettent sur lui, le frappent, l'éjectent sur le trottoir où ils le finissent à coups de pied dans la tête. Les deux autres regardent, puis les quatre s'enfuient en courant, laissant le chauffeur en sang. Il se retrouve à l'hôpital en état de mort cérébrale. Terminus.
Extrêmement important de ne pas escamoter ce terrible fait divers. Décisif de lui donner toute la résonance qu'il mérite. Car il ne faut surtout pas générer de réflexes "patriotiques" de la part de "bons" français persuadés que si la victime avait été "noire", "arabe" ou "juive", le tollé aurait été général et les manifestations sans fin. Minimiser serait une énorme erreur capable de grossir sensiblement les rangs de l'extrémisme de droite. Oui il faut se révolter et oui il faut dénoncer à n'en plus finir la dérive de cet acte insupportable.
Mais il faut le faire en essayant de comprendre et en tentant de réfléchir à la provenance de cette "ultra violence". Cette "ultra violence" qui partout se met à sévir sous forme d'actes isolés de plus en plus récurrents. Quatre hommes, plutôt jeunes et manifestement retors à toute forme d'obéissance en viennent à tuer un conducteur de bus. Exactement comme s'ils n'avaient rien à perdre et comme si cette vie détruite ne comptait pas. Se demander alors quel prix ils accordent à la leur: certainement aucune. Enfants de la disruption, ils n'ont ni espoir , ni projet, pas le moindre idéal et certainement aucun goût pour une empathie qu'ils n'ont que très peu rencontrée ou qui les a transformés en assistés. Philippe Monguillot, en homme honnête sûr de son bon droit a juste voulu leur parler de comportement raisonnable et des devoirs de la vie en collectivité. Il s'est violemment heurté à un mur ou davantage à un trottoir: celui qu'ils arpentent au quotidien en disciples de la rue et de ses lois. Partout la violence s'érige en ultime passe droit. L'exemple vient d'en haut, des puissants, de ceux qui ne s'en laissent pas compter, autant des flics qui matraquent à tour de bras que des caïds qui règlent débits et crédits à coups de flingue. la parole n'est plus à la défense mais à l'agression. Partout on congédie, on révoque, on humilie, on insulte, on hurle sur l'arbitre, on trahit, on baratine le client, on licencie par camion, on se défait de ses engagements, on retourne sa veste. C'est partout l'image du système D, de l'opportunisme, du pragmatisme le plus crasse. Et l'on voudrait que tout cela soit sans conséquence?...Facile manière d'évacuer tout sentiment de culpabilité de la part de ceux qui font et défont. Crucial procès qu'il est plus que temps d'adresser à tous les familiers de l'oppression.
La brutalité exacerbée des sociétés capitalistes en état de survie génère logiquement des être sans autres repères que l'agressivité. Une seule morale à la Scarface: "si je suis prêt à tout et d'abord à l'insensibilité, je vais devenir quelqu'un et qu'importe qui se met en travers de ma route". Ici, ce fut un employé des transports en commun du Pays basque, demain ce sera l'agent d'un péage du Roussillon, un serveur de café de Valenciennes, la compagne d'un alcoolique lorrain...Et qu'importe la nationalité ou la couleur de peau: toutes ces victimes présentes et à venir parlent et parleront d'un désastre. De l'écriture du désastre dont Maurice Blanchot nous entretenait et qui prend corps sous nos yeux gavés de spectaculaire et de sensationnel. Et pour empêcher que l'astre ne s'éteigne définitivement, nous devons précipitamment réapprendre l'humanité par le biais d'une prévention attentionnée. Parce qu'à force de ne considérer l'Homme qu'une fois mort ou déviant nous prenons l'insondable risque de ne plus avoir la moindre larme pour le pleurer.
Dans une société digne de ce nom, Philippe Monguillot serait encore vivant.