"Il fallait y penser avant!": c'est la sentence émanant d'un policier malmenant à l'adresse de l'infirmière capturée par un groupe conséquent de fonctionnaires casqués. Belle prise que celle-là; il aurait été dommage de passer à côté. Nous voilà rassurés: les forces de l'ordre ne s'en laissent pas compter. Et tant pis si par ailleurs la dame a su faire preuve d'un dévouement absolu pour soigner les malades du Covid au risque de sa vie. Les policiers ont démontré qu'ils ne faisaient pas dans le sentimentalisme d'opérette. Elle réclamait sa Ventoline se plaignant de souffrir d'asthme chronique: "il fallait y penser avant!", sous-entendu ne pas s'exposer à la répression en cas de santé fragile. Elle implorait un traitement plus décent: "il fallait y penser avant!"...Mais penser à quoi exactement?
Ce, "il fallait y penser avant", justifie finalement toute répression à l'encontre du contrevenant ramené soudain à son statut de perturbateur. Il est aussi l'injonction majeure lancée par le parent à sa progéniture fautive. Il renvoie à de l'inconséquence et, pour tout dire, à l'absence immature de réflexion quant aux conséquences de ses actes. C'est donc bien d'éducation dont il s'agit. Les CRS sont ainsi devenus les parangons du savoir-vivre se chargeant non seulement d'ordre et de discipline mais également de sentences à caractère pédagogique. Si on les suit sur ce terrain glissant il conviendrait en somme de ne pas oublier que la contestation se veut recevable tant qu'elle ne risque pas de transformer le cadre établi. Or, c'est justement de ce cadre dont les soignants ne veulent plus, d'où le problème.
Mais où donc cette dame avait-elle la tête? à quoi pensait-elle, "avant", avant que de se faire attraper? sans doute à ce qu'elle a vécu de sacrifices, de nuits sans sommeil, de risques pour sa santé, de morts croisés, de lumière blafarde, d'odeurs putrides, de promesses non tenues...Tout cela l'habitait trop pour qu'elle puisse envisager que sa révolte apparaitrait irrecevable aux yeux plexiglassés de la force répressive.
Seule possibilité maintenant pour s'en sortir, plaider le craquage. En gros, reconnaître un moment fou d'égarement là où toute raison pousse à s'opposer et à ne plus vouloir se laisser faire. Maigre échappatoire, on l'avouera, que celle qui consiste à s'excuser de ne plus arriver à supporter l'insupportable. Terrible pénitence que de devoir faire amende honorable auprès de ceux qui vous oppriment. Surtout quant on sait que la lutte menée vise au bien être de tous, policiers compris. Ces policiers bardés, non de diplômes mais de protections, dont la dame a peut-être sauvé un frère, une soeur, un ami, un père ou une grand-mère: pitoyable récompense que cette mise au pilori télévisuelle. Et le pire, c'est que la dame n'est même plus défendable par la faute de quelques maudits cailloux jetés et de quelques doigts dressés.Tous les collègues et sympathisants se voient dorénavant obligés de marcher sur des oeufs et d'invoquer un passé glorieux au service de la santé d'autrui. Très humiliant que de voir vos proches embarrassés, contraints de jouer les garants de votre moralité. On se prend alors à penser que les policiers auraient pu penser à tout cela "avant" et éviter de traîner la vertu de cette femme dans la boue...Mais à quoi pensaient-ils donc, avant?...À rien, juste à faire un exemple grotesque et inconvenant.
Mais ne désespérons pas. L'infirmière et tous ses collègues auront leur revanche. Au fonctionnaire de police ensanglanté se pointant aux urgences pour demander réparation, il suffira de répondre: "Il fallait y penser avant" et le tour sera joué.