L'EMBARRASSANTE PLACE DE LA RELIGION DANS UNE SOCIÉTÉ LAÏQUE

Le meurtre de Samuel Paty pose, qu'on le veuille ou non, le crucial problème de la cohabitation entre religions et esprit libertaire au sein de la société laïque. Car, plus que d'un simple rapport entre croyants et non croyants, c'est bien d'une opposition de fond entre superstition et rationalité dont il s'agit.

La décapitation de l'enseignant du collège de Conflans-Sainte-Honorine résonne de manière anachronique. Elle provient à l'évidence d'un autre âge: celui de l'exécution sommaire. Elle s'inscrit de fait dans le rejet pur et simple de toute notion d'humanisme et de progrès. Si, comme l'a dit Foucault, "l'histoire d'une société est l'histoire de l'adoucissement de ses peines", ici, la barbarie reprend ses droits, façonnée par l'attitude la plus régressive. L'opinion publique découvre, effarée, qu'une peine est encourue par celui ou celle qui viendrait à invoquer l'ouverture des esprits pour se retrouver en phase avec l'évolution des moeurs. Comment alors considérer le "religieux" sans le fanatisme toujours susceptible de l'accompagner?... Comment, en somme, parvenir à se délester d'une méfiance viscérale à l'égard de celles et ceux prônant sans faillir la croyance en l'existence de Dieu(x)?...L'enjeu, aujourd'hui, autorise à repenser la présence même d'une croyance en un au-delà, croyance justifiant le rejet d'une vie terrestre vouée aux gémonies. Un devoir s'impose par conséquent: celui d'affirmer et de tenir sa condition de simple mortel en refusant d' être continuellement relégué au statut de pêcheur chronique livré à la nécessité impérieuse d'une rédemption.

"Il faut être le fils de son temps" a proclamé Hegel. Cette injonction ne doit pas prioritairement s'entendre comme obligation de modernité. Elle vise au départ à une critique de l'impératif catégorique kantien. Pour Georg Wilhelm Friedrich H, la position d'Emmanuel K se révélait trop courte faisant fi du contexte et des circonstances. Ainsi, "l'impératif catégorique de la loi morale est vide au sens où il est aveugle aux normes instituées"; normes morales et rapport aux moeurs selon Hegel. Pour cette raison, "le vieil homme" (surnom dont il fut affublé dans sa prime jeunesse au séminaire de Tübingen) forge le concept d'éthicité. Il énonce par là que l'individu est le fils de son présent, le fils de son peuple c'est à dire qu'il se voit en adéquation avec un État (un gouvernement) représentatif d'un sentiment collectif d'appartenances (en termes de filiation reconnue sur la trame d' une historicité constituante). On sent là, poindre le matérialisme historique de la pensée marxienne. Pour résumer Hegel: "l'individu est ce dont il vient et là où il se tient"...ni plus, ni moins.

Ce détour par les philosophes allemands du XVIII ème et du XIX ème siècle permet de créer un pont avec la vision Héraclitéenne de la constante métamorphose du vivant ("on ne descend jamais deux fois dans le même fleuve"). Cela pour renforcer une conception évolutionniste (par nécessité d'adaptation) aux fonctionnements des sociétés. L'Esprit, en somme, et toujours par référence à Hegel va "s'objectiver" dans la chose et revient en lui-même fort de cette objectivation (tel le voyage d' Ulysse). Si l'on admet que les choses changent, il faut donc bien consentir à une évolution des mentalités. Comprendre finalement pour de bon la sentence d'Edgar Morin: "toute vérité doit être biodégradable, c'est le signe qu'elle peut mourir, c'est donc la preuve qu'elle est vivante."

Et c'est en cela que la religion, toutes les religions sont gravement à la peine et très certainement en flagrante stagnation. Car la "chose" à laquelle elles se raccrochent est immuablement la même: à savoir une présence-absence de l'être divin. Il s'agit d'une fixation imaginaire. Cette fixation impose qu'il y aurait des normes morales éternelles et ne voit pas que celles-ci seraient étrangères à toute évolution. Pour tout dire, la pensée religieuse serait coupée du principe de réalité vu comme état d'une société et de ses besoins à l'instant T. Le plus problématique étant bien entendu que la pensée religieuse définit une sorte de vérité métaphysique définitive, c'est à dire dogmatique. Comment alors pouvoir faire se rencontrer les contingences de la vie réelle avec la possibilité d'un au-delà fantasmé par le biais d'une croyance? c'est assurément le grand défi qu'il devient incontournable de relever.

Car s'il est vrai que l'instance catholique peut consentir du bout des lèvres à l'homosexualité, il n'en reste pas moins que son positionnement s'apparente à un frein sous couvert de sauvegarde d'une moralité estampillée moralisme. Celui-ci produit des attitudes de replis nostalgiques chez les pratiquants ( anti-avortement, rôle et image de la femme, exercice du plaisir...) et tend la perche à de nombreuses orthodoxies de tout bord. Ainsi d'une religion à l'autre une permission se donne de contester l'esprit libertaire. Cette contestation, de plus en plus irrecevable, fait le lit des fanatismes les plus déliquescents dans lesquels se vautrent les ignorants en mal de reconnaissance. 

Si nous sommes tous coupables de ce que ce professeur d'histoire et géographie a enduré, c'est bien de continuer à tolérer les éternels dévoiements de la superstition sans être capables de nous y opposer fondamentalement. Car même si un soi-disant Dieu le Père ne serait qu'amour, ses fidèles, toute religion confondue, ont une vision toute relative de la tolérance et surtout, pour certains, le délire d'une mission à accomplir. 

C'est pour cette raison qu'une société laïque se doit urgemment de remettre la religion à sa juste place (équivalente à celle de la philatélie ou de la numismatique) en lui intimant sans concession la fonction de s'y tenir. Nous ne pouvons plus faire l'économie de juguler toutes les religions sous peine d'en désigner une en particulier favorisant alors l'ostracisme et les débordements qui s'en suivront. Nous avons trop attendu et c'est bien maintenant du tout ou du rien dont il est question. Il s'agit dorénavant de démonter rationnellement l'argument d'une vie après la mort et d'enseigner résolument la foi en l'homme et en la vie terrestre. Les religions doivent donc être abordées comme objets d'observation et d'analyse relevant d'une époque que nous nous employons à rendre révolue.

Car dieu n'existant pas, il n'y a plus aucune raison de voir les religions autrement et de tolérer l'intolérable.

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