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Billet de blog 24 octobre 2020

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PROPOSITIONS POUR QUE LES ENSEIGNANTS CESSENT D'ÊTRE DES CIBLES

La décapitation de Samuel Paty soulève l'indignation. Elle révèle de fait un désastreux état des lieux: ceux qui ont vocation à se retrouver en première ligne souffrent depuis trop longtemps d'abandon. La faute en incombe indubitablement aux technocrates prisonniers de leurs schémas idéels.

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Il convient donc aujourd'hui de se vouloir propositionnel, non pas en condamnant et en rejetant mais en faisant preuve de lucidité. Il convient pour tout dire de travailler à la restauration d'une éducation nationale en lui donnant les constructions nécessaires à ce qu'elle le soit. Il n'est tout simplement plus possible aux enseignants de certaines zones géographiques d'exercer leur métier. C'est un fait. Et les quelques mesurettes sorties du package répressif ne suffiront pas. Le mal s'affiche bien plus profond et réclame une introspection sans concession. L'enjeu s'annonçant bien comme nécessité de défendre les éclairages induits par la connaissance et non de faire vivre une représentation de la laïcité simple vecteur d'une cohabitation tolérante envers les obscurantismes. Alors arrêtons les hypocrisies et réfléchissons honnêtement.

En tout premier lieu, soulever une aberration. Nous générons depuis des décennies des bataillons d'adolescents en rupture de ban avec la scolarité. Nous les obligeons juste à quitter le circuit à 16 ans. Et ensuite, que deviennent-ils? plombiers, carreleurs, sportifs, chômeurs?...Peu nous importe,  nous nous sommes débarrassés d'eux. Ce qu'il faut dénoncer c'est que nous les abandonnons dans leur progression intellectuelle à l'âge de tous les doutes et de toutes les incertitudes. C'est ainsi, à ce moment de leur vie, encore esprits fragiles, qu'ils deviennent des proies idéales aux prosélytes de tout bord. Nous le savons et nous ne faisons rien. C'est à dire qu'au pays des droits de l'Homme et du siècle des Lumières nous nous révélons incapables de contrer l'argument de la croyance religieuse. Est-ce bien sérieux et surtout encore possible?...Qu'un adolescent quitte le parcours scolaire ne doit plus signifier qu'il stoppe toute croissance intellectuelle. Car ne nous y trompons pas: cet enfant n'ouvrira plus jamais un livre de sa vie. Il y a donc nécessité absolue de maintenir un lien à l'éveil par une action pédagogique de 6 à 10 heures par semaine axée sur la philosophie, l'analyse de l'actualité et des relations sociales. Il s'agit d'un accompagnement à maintenir pour ne pas livrer le rapport à l'altérité aux suffisantes conceptions fondamentalistes des aînés ignorants en recherche d'identité. Il y a donc un sas à mettre en place entre la période de l'adolescence et un passage à l'âge adulte, sinon, par cécité, nous continuerons de le payer au prix fort.

En second lieu, pouvons nous continuer à maintenir une définition de la carte scolaire telle qu'elle se pose actuellement? En d'autres termes, allons nous persévérer longtemps et de façon consciente à favoriser l'installation de lieux d'enseignement "dépotoirs"?...Un signifiant éloquent pour parler d'endroits où il s'agit davantage de garderie que d'enseignement; endroits privés de toute mixité sociale et rivés au clou de l'absence d'horizon. Là encore, c'est devenu une sorte de fatalité et l'enseignant a la charge de se débrouiller avec ça. En général, ce sont d'ailleurs les jeunes arrivants qui s'y collent drivés avec pragmatisme par des collègues plus anciens au bout du rouleau. Joli tableau d'une exécution comme dirait le dramaturge Edward Barker. Pour tout dire, le collège ne doit pas servir à "parquer" mais à repérer et à orienter avec pertinence. Nous avons en effet tout à fait les moyens de faire de la 6ème et de la 5ème des classes de véritables évaluations comportementalistes. Évaluations qui ne doivent pas servir à rétrograder et à sanctionner mais bien plutôt à optimiser le passage dans une 4ème adaptée aux besoins et déficits des apprenants. L'observation des professeurs doit servir à rompre le cercle vicieux de la dispersion scolaire en proposant de "sortir" les plus réticents de l'enceinte du quartier. Nous connaissons les ravages du fonctionnement grégaire et des comportements de refus de tous les gamins se retrouvant prisonniers du regard de leurs copains...Il faut ainsi imposer un déplacement à certains. Un déplacement non pas synonyme de sanction mais d'épanouissement. À l'évidence, certains éléments ont besoin de sortir de leur quartier pour voir autre chose et s'affirmer différemment que selon des codes de comportement contestables. Qu'attendons nous pour "ventiler" ceux qui en ont le plus besoin vers des établissements dotés d'une meilleure mixité sociale?...Bien entendu, cela réclamerait une plus grande collaboration et concertation entre proviseurs d'une même agglomération ainsi qu'une plus grande fluidité administrative. Mais la chose se révèlerait tout à fait possible et assurément facteur d'évolution pour les esprits trop cantonnés. Cela éviterait en tout cas aux petits caïds de quartier de végéter dans une zone de confort destructrice d'avenir tout en facilitant le travail des enseignants du site. Ce serait en somme du "Win win" pour parler épanouissement des personnes et sérénité de l'apprentissage.

En troisième lieu, peut-on maintenir les particularismes au sein d'une éducation qui se veut nationale?...Entre école coranique, enseignement privé catholique, éducation judaïque, établissement public dépourvu et temple du savoir public reconnu, où se situe la base objective d'un rapport aux savoirs démocratiquement délivré et assumé? nulle part...C'est à dire que cela devient une utopie au sens étymologique "d'une absence de lieu". Nous cultivons une absence formelle de référent en la matière. Il serait urgent de restaurer un enseignement public de qualité pour TOUS. Cela réclame bien entendu des moyens mais autoriserait une vraie rencontre entre ce qui pour le moment se propose uniquement comme l'affectation de différents publics aux fréquentations incompatibles. Pour aller dans le sens d'une telle transformation (qui ne serait finalement qu'un retour aux sources), il s'avère fortement indispensable que nos dirigeants renoncent à une forme de clientélisme électoraliste. Évidemment, ils n'en auront pas l'intention  mais c'est à nous de les pousser à un changement de cap. Et ce changement d'orientation s'illustre dans le dernier point abordé.

Ce dernier point consiste à considérer la réforme de Blanquer comme ce qu'elle est: une ineptie. Entendons nous bien: Blanquer n'est pas idiot, c'est juste son appartenance à la sphère néo-libérale qui le rend stupide. À cet endroit, les enseignants, tous les enseignants, doivent s'élever et s'opposer pour ne pas faire le jeu d'un stratagème élitiste et anti-démocratique. Il en va de notre avenir à tous. Ce qui est en question pour protéger les enseignants et les accompagner va tout à fait à contre courant de l'affairisme et des cadences prônés par le ministre. Il se veut En marche, il devrait s'asseoir et réfléchir.  Car ce qu'il défend ressemble spectaculairement aux conceptions sarkozistes du chiffre et de la compétitivité. Quelle place donnée au lien social? aucune...Quelle attention portée à la pertinence de rythmes scolaires adaptés? pas davantage...Quels temps d'échanges véritables entre profs et élèves? RAS...Quel regard porté sur la présence cruciale de psychologues et de médiateurs pour délester le pédagogue de problématiques qui ne sont pas les siennes? le désert...Cette soi-disant réforme (une de plus), s'affichant novatrice et profilée pour un futur à haute technicité ne répond en rien à ce que ce doit d'être un équilibre recréé et un humanisme réinjecté dans la sphère de l'apprentissage. Elle laisse le professeur démuni, simple robinet de connaissances, et assomme l'élève livré à toutes ses inquiétudes d'essoufflement. Elle ne vise en somme qu'à obéir aux impératifs de la rentabilité.

Il est donc grand temps que Blanquer et tous les décideurs à la petite semaine revoient leur copie et qu'ils arrêtent de pleurnicher ostensiblement sur les conséquences tragiques que leur politique produit...Car tout cela, à force de se prétendre grands conquistadors et de ne pas consentir à voir l'éléphant dans le couloir, est bel et bien de leur faute.

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