Les silencieux

❝mais leurs mots de silencieux étaient si nets parfois, si tranchants et si nets qu’on les voyait alors sortir des parenthèses et une femme qui était peut-être un enfant disait : je ne sais pas de quel pays je viens❞

 © dimitris alexakis © dimitris alexakis

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Des mots avaient été découverts à la fouille, l’homme était reparti sans visage, une femme avait refusé d’embarquer — il arrivait parfois qu’ils ouvrent la porte, ôtent les menottes, chuchotent : Bien, vous pouvez partir, maintenant comme

sous le coup d’une impulsion subite et l’homme se levait, s’éloignait en jetant avant de sortir un regard en arrière comme

s’il se demandait ce qu’ils allaient désormais pouvoir faire, ou devenir, sans lui & l’homme était quelquefois une femme et parfois un enfant mais la procédure demeurait sur le fond la même ; on prévoyait pour les femmes des menottes féminines, les enfants seraient soumis à une expertise des os (les os des enfants sans titres étaient toujours expertisés) et les hommes qui étaient quelquefois des femmes quelquefois des enfants paraissaient toujours seuls ils étaient toujours expulsés un par un et l’homme revenait souvent quelquefois sous un autre nom parfois sous un autre visage, quelquefois sous un corps de femme ou d’enfant au bout de dix jours, dix minutes, dix secondes, quelquefois suffisantes pour organiser le départ ramasser ses affaires repartir au pays et revenir en France et la ville était belle dehors et le soleil de France jetait ses derniers feux sur le fleuve lorsqu’ils sortaient, le soir — le juge, l’interprète, l’avocat, la greffière, l’uniforme bleu en faction — après leur journée de travail et la ville serait agrandie, de grands travaux auraient lieu vers le Sud et vers l’Ouest et le maire de la Ville qui était quelquefois une femme mais jamais un enfant se félicitait du travail des jours comme

d’une conquête personnelle, la ville aurait ainsi chaque jour besoin de plus de personnes sans titres et la loi gardait son silence mais des insensés parlaient au bord du fleuve, la Cité avait besoin d’êtres condamnés au silence, de femmes sans parole, qui sont parfois des hommes et quelquefois des enfants, un besoin comparable à celui que les arbres ont de l’eau (nous ne serions pas ce que nous sommes, sans leur silence ; sans leur silence, la Cité ne serait pas la même), quelquefois, pourtant, ils parlaient : parlaient de leurs enfants ou parlaient du fleuve et des arbres mais rien, dans la loi, n’avait été prévu pour le cas où les silencieux se mettraient à parler et le juge proposait d’annuler les paroles ou (lorsque la parole insistait, se faisant blessante, même, en allant jusqu’au cri) de les bâillonner et ceux qui étaient d’ordinaire condamnés simplement pour avoir été là et pour n’avoir rien fait pouvaient maintenant l’être parce qu’ils avaient parlé et la Cité retrouvait ainsi un semblant d’ordre et la ville était belle en ce mois de juillet mais deux aveugles là-bas allaient toujours ensemble

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mais leurs mots de silencieux étaient si nets parfois, si tranchants et si nets qu’on les voyait alors sortir des parenthèses et une femme qui était peut-être un enfant disait : je ne sais pas de quel pays je viens et un homme qui était peut-être une femme disait : pour vivre, pour reconstruire un toit, retrouver ma mère et mon père, avoir peut-être un jour la chance d’avoir une vie meilleure, pour vivre, pour vivre et pour échapper à la guerre et les yeux d’un homme cherchaient le jour, là-haut, et une femme qui avait été un enfant disait je suis ce que je suis je ne suis pas ce que je suis nous sommes sortis de l’ombre nous ne sommes pas des clandestins et un homme qui se souvenait d’avoir été femme, autrefois, dans une autre vie peut-être peut-être dans l’enfance disait je parle plusieurs langues je ne sais pas qui est tzigane et une femme qui disait n'être jamais venue en France disait je ne sais pas quelles frontières j’ai passées et un enfant dormait dans les maisons sociales et les prisons anglaises et n’était pas tous les jours avec même personne et son nom, que d’autres lui avaient donné, était inscrit sur un talisman qu’il portait autour du cou et un homme ignorant de quels pays il était l’étranger disait quelque chose quelquefois habite tout seul et un homme disait pour la première fois le mot faim comme si ce mot soudain d’être passé par le corps s’était souvenu d’avoir un jour eu faim et répétait le froid comme si le mot froid se souvenait du froid, un homme était né enfant et disait je ne sais pas de quel pays je viens, un homme ne parlait aucune langue parfaitement mais avait des connaissances dans une multitude de langues, une femme parlait toutes les langues, un peu, berbère soudain avec un accent slave, roumain avec un accent grec et parlait des lumières qu’ils laissaient allumées, là-bas, en bord de mer et qui l’étaient peut-être encore, près d’une mère et d’un frère, près d’une femme et d’un enfant, près d’une source, près d’un arbre, près d’un vieillard aveugle qui n’avait plus désormais aux yeux que des formes tachetées comme des cartes du monde et des pays entiers entraient dans la salle et pleuraient et criaient et chacun d’eux était maintenant dix mille et chaque homme était une femme et chaque femme était un enfant et chaque enfant était un pays et une langue mais les pays et les langues là-bas ne cessaient de sortir de se rejoindre se croiser de marcher ou courir l’un à la rencontre de l’autre courant pour se jeter l’un dans les bras de l’autre, tous les pays étaient de passage tous les pays faits pour être traversés c’était normal la vie qui n’est pas dans la loi le monde qui n’est pas les textes et il en avait toujours été ainsi.


(samedi 7 avril 2018)

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