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Comme «... un poème, un autre, pour les étrangers qui viennent et ceux qui les accueillent.»

 © dimitris alexakis © dimitris alexakis

J’oublie parfois que leurs yeux ne lisent pas le grec.

Une petite fille en robe rose fait des signes dans l’air (des boucles, des points : comme une calligraphie arabe) et tout le ciel est derrière elle : tout le bleu du monde, plus rien qu’un cadre autour de la robe rose d’une petite fille.

*

Nous avons mis six ans à traverser la rue, dit l’homme, avec un sourire un peu gêné (comme si quelques brins de sa moustache lui entraient dans la bouche, lui chatouillaient les lèvres).

Nous n’osions pas.

Nous avions peur, peut-être. Mais de quoi ? C’est difficile à dire. Il y avait une peur, en tous cas.

Autrefois, quand nous disions le mot « étranger », nous pensions par la force des choses à ceux qui étaient loin. Et puis, un jour, ils sont venus.

*

Une vieille femme, ce matin, Grecque, mais ne sachant pas lire le grec, n’ayant jamais appris, prépare un plat de spaghettis au fromage pour un peuple. Le peuple est assis à sa table, et sourit : c’est une femme, un homme, deux enfants. Un peuple est chez elle et la fenêtre est grande ouverte au-dessus de l’évier ; à travers la fenêtre, elle peut voir la mer ; elle a passé sa vie, à cette fenêtre, à contempler la mer, a toujours vécu seule ; elle râpe le fromage, à présent, et empile cinq assiettes en posant les couverts par-dessus et, sans cesser de regarder la mer, sourit à son tour ; elle sait que lorsqu’elle se retournera elle verra un peuple à sa table.

*

J’écrirai un poème pour mon père et ma mère puis je les oublierai et, sur le chemin que cet oubli aura ouvert, j’écrirai un poème, un autre, pour les étrangers qui viennent et ceux qui les accueillent.


(Mardi 10 avril 2018, Athènes)

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