Morgue de classe

Le 49.3 du gouvernement achève aujourd'hui de démontrer la morgue de classe du pouvoir actuel. Morgue de classe car lorsque les travailleurs parlent du travail, ils parlent de leur vie. Lorsque les dominants en parlent, il n'en est jamais question; sauf pour l'incriminer, l'encadrer et, finalement, en nier l'autonomie radicale.

Dans le discours politique des classes dirigeantes aujourd'hui en Europe et dans le monde, il n'est plus question de vies concrètes, mais de "gestion", de "responsabilité", de "compétitivité" et de toutes les autres abstractions de la (dé)raison économique et bureaucratique. Tous ces mots qui nous hantent comme des fantômes depuis 40 ans maintenant ont ce pouvoir magique de donner la priorité au travail mort accumulé face au travail vivant. En d'autres termes, ce discours dominant efface les êtres humains en chair et en os qui créent et travaillent réellement, au profit du capital.

En voici un exemple éclairant, tiré de l'édition du 27 février dernier de l'Humanité.

Environ 200 travailleurs d'Eau de Paris s'occupent d'inspecter les canalisations de la capitale, dans les égouts. Environ le tiers des 2000 km du réseau contient de l'amiante, ce qui présente un risque de santé majeur. C'est pour dénoncer ce scandale que les salariés et leurs organisations syndicales (CGT, Solidaries, FO et CFTC) occupent la place de l'Hôtel-de-Ville depuis le 25 février.

La lecture de l'article de Cyprien Boganda se termine par ces lignes tirées d'un rapport de la Cour des comptes, datant de juillet 2017: "Les conséquences sanitaires très retardées de l'exposition à l'amiante (20 à 40 ans) font courir à la régie publique, du fait d'une découverte tardive et donc d'une prise en compte retardée de cet élément dans la gestion des risques professionnels, un risque financier difficilement évaluable. Il serait lié à d'éventuels recours contentieux, dans lesquels la responsabilité d'Eau de Paris pourrait être engagée."

A l'opposé, voici ce qu'en dit le délégué CGT d'Eau de Paris, Henri Bousquet, cité dans le même article: "C'est un scandale sanitaire, mais comme cela se déroule sous terre, tout le monde s'en fout. En 2014, à la suite d'une précédente grève, on nous avait promis une réparation du préjudice. Des choses ont été faites depuis, mais nous revendiquons surtout la possibilité de partir plus tôt à la retraite. Depuis 1989, un congé de fin de carrière nous permet de cesser le travail un an et demi avant l'âge légal, après quarante ans de carrière. Nous réclamons le doublement de ce congé."

Henri Bousquet parle de son travail et en même temps de sa vie et de celle de ses camarades. L'auteur du rapport de la Cour des comptes parle de la même chose mais réduit et transforme des vies concrètes de travailleurs à "la gestion des risques professionnels" et "un risque financier". Question de point de vue et donc de classe. C'est que, comme le rappelait justement Bourdieu, les mots et le discours ont ce pouvoir de faire exister les faits sociaux. Par conséquent, toute lutte sociale et/ou politique est une lutte pour imposer ses mots et sa vision du monde social.

En la matière, Emmanuel Macron n'a rien à envier à la Cour des comptes, tant il s'est illustré depuis le début de sa présidence par sa morgue de classe. L'aveuglement de classe du gouvernement face au mouvement social inédit contre la réforme des retraites, la répression policière assumée tout comme le refus de tout débat véritable autour de cette réforme apparaissent aujourd'hui comme la continuation d'un libéralisme autoritaire usé et vivant ses dernières heures.

Estampe révolutionnaire, Paris, 1789. Réveil du Tiers état: ma feinte, il étoit tems que je me réveillisse, car l'opression de mes fers me donnions le cochemar un peu trop fort". Source: gallica.bnf.fr. Estampe révolutionnaire, Paris, 1789. Réveil du Tiers état: ma feinte, il étoit tems que je me réveillisse, car l'opression de mes fers me donnions le cochemar un peu trop fort". Source: gallica.bnf.fr.

Après avoir lu Révolution (2016) du candidat devenu président, l'historien Gérard Noiriel en conclut qu'aux yeux du président, les classes populaires n'ont aucun rôle positif dans l'histoire collective. A suivre l'analyse de Gérard Noiriel dans Une histoire populaire de la France (Agone, 2018), Emmanuel Macron fait "un usage public de l'histoire au service du libéralisme" (p. 734) par lequel seuls les "premiers de cordée" des élites dirigeantes jouent un rôle moteur dans le progrès collectif. Dans "le livre-programme d'Emmanuel Macron, les classes populaires n'existent pas" (p. 737). Les ouvriers, les pauvres, les femmes, les colonisés, les dominés, les faibles, etc., n'apparaissent que comme des objets de l'histoire: ils subissent les décisions prises par d'autres. Ils ne sont jamais des sujets de leur histoire. Ce rôle revient seulement aux classes dominantes: c'est seulement en leur sein que des individus réfléchissent et agissent pour façonner le devenir de la France et du monde.

"Les grandes misères de la guerre. Le pillage d'une ferme". Estampe de Jacques Callot, 1633. Source: www.gallica.bnf.fr © Jacques Callot "Les grandes misères de la guerre. Le pillage d'une ferme". Estampe de Jacques Callot, 1633. Source: www.gallica.bnf.fr © Jacques Callot

Si l'on tente de mettre en perspective tout cela au-delà de notre époque, sur la longue durée des siècles, et au-delà des frontières de la France, la morgue de classe des dominants apparaît comme une régularité partagée par les classes dirigeantes dans toutes les sociétés dites modernes. L'incompréhension devant les gilets jaunes, "surgis de terre, surprenant tous et chacun endormis dans leurs réformes", écrit Marc Ferro dans L'entrée dans la vie (Tallandier, 2020), est la même que celle de De Gaulle face aux étudiants et aux millions de grévistes en 1968 ou de celle de Kerenski en 1917 devant la classe ouvrière de Petrograd. L'iconographie de l'Ancien régime et de la Révolution française en sont tout autant une illustration, comme on peut le voir dans les deux exemples qui accompagnent ce billet. La morgue de classe: un passé toujours présent.

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