Corps politique(s). Baltimore

Comment les corps des opprimés se débarrassent-ils des rapports de domination incorporés au fil du temps? A quoi reconnaît-on cette émancipation en actes? Les photographies de Devin Allen, documentant le soulèvement antiraciste à Baltimore après l'assassinat de Freddie Gray en 2015, offrent une poétique des corps qui permet d'esquisser des réponses à ces questions.

Ces photographies sont publiées dans le livre traduit de Devin Allen, A Beautiful Ghetto. Le soulèvement de Baltimore, Paris, Syllepse, 2018, 123 pages. Plusieurs clichés sont disponibles en ligne, comme ici par le biais de la Gordon Parks Foundation. Les références indiquées ci-dessous sont tirées de l'édition Syllepse.

Couverture de l'édition Syllepse publiée en mai 2018. © Devin Allen Couverture de l'édition Syllepse publiée en mai 2018. © Devin Allen

Le corps-langage politique

Les corps qui luttent et s'émancipent photographiés par Devin Allen portent tout d'abord un langage politique qui retourne contre l'ordre établi les stigmates de l'oppression, tout en réinvestissant les symboles politiques hérités des luttes passées. Poings levés du black power et drapeaux américains retournés en sont des exemples (p. 47).

Mais c'est surtout le retournement des stigmates qui illustre avec force la dialectique d'émancipation mise en scène par ces corps en rupture. Mains liées derrière le dos et le torse contre l'asphalte (p. 101), mains levées devant la police (suivant le slogan hands up don't shoot) (p. 57, 80, 111), ou encore genoux à terre et mains levées en position d'arrestation (p. 69): le corps des manifestants met en scène avec insistance le droit d'exister des Africains-Américains face aux forces de l'ordre. La poétique de ces corps, tout comme le slogan Black Lives Matter, réaffirment une humanité sans cesse niée par les pratiques des pouvoirs établis à l'encontre des Africains-Américains.

 © Devin Allen © Devin Allen

Freddie Gray

Une des victimes de ces pratiques qui relèvent d'un racisme structurel a été Freddie Gray, jeune Noir âgé de 25 ans, habitant de West Baltimore. Keeanga-Yamahtta Taylor, professeure d'études africaines-américaines à l'université de Princeton, décrit ainsi le destin tragique de Freddie Gray: "La police l'avait arrêté parce qu'il avait pris la fuite. En guise de punition, Gray fut placé à l'arrière d'un fourgon de police sans ceinture de sécurité pour le retenir. Tandis qu'il était bringuebalé à travers West Baltimore, il heurta violemment les parois du fourgon. Au moment où Freddie Gray fut extrait du fourgon, sa moelle épinière était sectionnée à 80%. Il plongea dans un coma dont il ne devait jamais sortir; une semaine plus tard, il mourut de ses blessures" (p. IX). C'était le 18 avril 2015.

Le corps en mouvement

Les corps qui se révoltent sont des corps en mouvement dont les déplacements s'inscrivent dans un espace public aux mains de l’État, du capital et leurs avatars.

A l'image de la photographie de la couverture choisie par l'éditeur (p. 54-55), plusieurs photos du soulèvement montrent des manifestants, des habitants, des émeutiers en train de courir, de marcher dans les rues de la ville, souvent face à des forces de la police surarmées et de plusieurs caméras de vidéosurveillance.

Source: http://www.gordonparksfoundation.org/exhibitions/a-beautiful-ghetto © Devin Allen Source: http://www.gordonparksfoundation.org/exhibitions/a-beautiful-ghetto © Devin Allen

Tout se passe comme si la révolte passe par ce mouvement des corps qui, au lieu de reproduire les dispositions incorporées, procèdent au contraire à leur déconstruction publique. Au lieu de circuler sur la route en voiture ou en moto (p. 37, 40-41), on y marche, on y court, ensemble. En cela, le soulèvement de Baltimore rejoint tous les grands mouvements populaires: le peuple descend dans la rue et se réapproprie les communs de la cité.

Mais ces corps en mouvement sont aussi ceux de l'émeute qui fait voler en éclat les symboles de l'oppression: voiture de police saccagée (p. 61), propriété privée détruite comme cette vitrine de restaurant (p. 65). La photographie la plus chargée de ce point de vue est celle à la page 64 qui montre un jeune qui force la grille  d'une boutique. De part et d'autre de la grille se trouve une publicité de rallonges de cheveux à destination des femmes. L'émeutier transgresse à la fois les frontières de la propriété capitaliste et fend le spectacle aliénant de la publicité marchande.

Un corps, des corps

Ces photos montrent également comment un mouvement collectif de révolte se nourrit des individualités singulières qui le composent. La diversité des corps est ce qui construit son unité. Hommes, femmes, jeunes, vieux, enfants, adolescents, Blancs, Noirs, réunis autour d'une même revendication de justice.

Devin Allen a photographié notamment les nombreux enfants présents dans cette révolte, mimant ses gestes symboliques, comme si leurs parents cherchaient à s'assurer que s'inscrive dans leurs corps l'émancipation à l’œuvre en ce printemps 2015.

 © Devin Allen © Devin Allen

Parmi tous ces enfants, il en est un qui ressort nettement par son mélange d'insouciance, de courage et d'insolence, circulant en vélo dans l'entre-deux incertain qui sépare la police des manifestants, à la manière d'un Gavroche (p. 76-77).

Le corps exposé

Ces corps en rupture s'exposent enfin à l'arsenal répressif de l’État et de sa police. La présence de l’État dans les photos de Devin Allen se résume à celle de la police. Face aux manifestants qui exposent leurs corps à la violence menaçante de l'Etat, les corps des policiers sont non seulement anonymes et sans visage (lunettes, casques, visière), mais aussi des corps rigides, comme des corps d'acier sans âme (p. 71, p. 54-55). Le corps des manifestants, lui, est toujours exposé, nu, sans protection devant un arsenal répressif qui relève autant d'une mise en scène dissuasive que d'une violence physique et symbolique réelle, assumée comme telle par les dominants. Dans cette guerre asymétrique, le corps des manifestants est synonyme d'une victoire symbolique et politique face à la disproportion des armes, des moyens et de la violence de l'adversaire.

Praxis révolutionnaire

Marx écrit dans sa troisième thèse sur Feuerbach au milieu des années 1840: "La coïncidence de la transformation du milieu et de l'activité humaine ou la transformation de l'homme par lui-même ne peut être saisie et comprise rationnellement que comme praxis révolutionnaire." (Karl Marx, Philosophie, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1965, p. 233). L'émancipation semble donc emprunter la voie de ces corps qui se défont de ce qui les réduit, au profit d'une réinvention de soi, guidée par le désir et la recherche de liberté. Il serait intéressant de mettre à l'épreuve cette esquisse ethnologique des corps en révolte avec d'autres corps politiques: ceux des gilets jaunes, ceux de la révolte des banlieues en 2005 et tant d'autres.

 

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