Plaidoyer pour les rêves en histoire

A quoi peuvent bien rêver les historien.ne.s? Qu'est-ce qui les motive? Qu'est-ce qui les anime et les passionne pour justifier leur investissement dans les champs savant, scolaire, académique et/ou médiatique? Tentative de réponse.

En guise de réponse, nous pourrions imaginer un spectre des différentes positions possibles que peuvent tenir les historiens professionnels.

A l'un des pôles du spectre, à gauche, une première position qui place l'historien comme mémorialiste érudit des anonymes et des subalternes de l'histoire. L'historien britannique, par exemple, Edward P. Thompson rêvait, à la manière de Walter Benjamin, de sauver de l'oubli et du mépris des dominants les vaincus et les subalternes qui ont fait l'histoire. Cette fidélité aux classes subalternes et/ou aux dominé.e.s, revendiquée par les historiens partisans d'une histoire critique par en bas, est illustrée par plusieurs œuvres, de Howard Zinn à Eric Hobsbawm et de Gérard Noiriel à Michelle Zancarini-Fournel en passant par Arlette Farge.

A l'opposé, à droite, on retrouve une deuxième position qui place l'historien au service des pouvoirs établis, parmi lesquels le pouvoir de l’État, notamment des États nationaux en construction. Charles Seignobos et Ernest Lavisse ont incarné à merveille cette posture d'intellectuels de gouvernement à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. L’œuvre de ces historiens est orientée vers la reconnaissance officielle et l'enracinement institutionnel. Jean-Noël Jeanneney, François Furet, René Rémond, Pierre Nora et Antoine Prost incarnent eux aussi cette position.

En somme, nous retrouvons donc d'un côté des historiens fidèles aux subalternes et de l'autre des historiens à la poursuite de la reconnaissance de l'ordre établi. Qu'en est-il de tous les autres, parmi lesquels on retrouve de très grands noms, sinon les plus illustres? Un Fernand Braudel par exemple...

Entre ces deux pôles se trouve la grande majorité des historiens, ceux qui poursuivent l'idéal du "bon artisan", tel qu'évoqué par Marc Bloch dans son Apologie pour l'histoire ou Métier d'historien (1949), cherchant à étudier "les hommes dans le temps" par le recours à des sources primaires et des techniques innovantes pour administrer la preuve de leurs interprétations. Ce qui les motive est la soif de reconnaissance par leurs pairs pour le travail bien fait, confirmant par là l'autonomisation de l'histoire en champ savant indépendant possédant ses règles et ses lois spécifiques. Les rêves de ces derniers partagent toutefois ceci avec l'horizon politique contemporain: ils semblent étriqués à un présent que tout le monde juge éternel même si tout le monde le sait transitoire. Face aux autres, ils expliquent, comme Patrick Boucheron le faisait dans le Midi libre en 2016, que l'histoire n'a vocation à servir ni la "révolution", ni la "nation".

Paradoxalement, les rêves des historiens se sont rétrécis depuis le tournant conservateur des années 1980 jusqu'au triste périmètre de leur profession. L'impasse de cette posture réduisant l'histoire à son périmètre académique nous est montrée en pratique aujourd'hui lorsque les idées des extrêmes droites nationalistes à propos du passé parviennent à s'imposer dans l'opinion malgré les faits établis et les travaux historiques menés par les historiens professionnels. Tout se passe comme si la charge critique de l'histoire savante est devenue inaudible dans l'espace public et qu'à l'inverse les "essais" d'histoire, comme les livres nationalistes d'un Zemmour, connaissent un essor important.

Ainsi, on peut avoir des réserves sur les illusions politiques et les ambitions peut-être démesurées d'histoire totale des historiens marxistes de la seconde moitié du XXe siècle comme Pierre Vilar, Eric Hobsbawm, Edward P. Thompson, Christopher Hill, Albert Soboul, Guy Bois, Michel Vovelle et bien d'autres. Mais il est certain que le lien indissociable entre histoire et politique qu'ils ont incarné demeure à ce jour un exemple éclairant car il permet d'outrepasser la petitesse du champ clos de la profession avec ses objets et ses débats byzantins, tout autant que la captation de la raison par la raison d’État et l'ordre établi. Ce sont là des historiens fidèles à leurs rêves, qui en faisaient un moteur dans leur imagination historique et la dialectique passé/présent de leurs œuvres.

Seule une histoire qui cherche délibérément et consciemment à ressusciter les subalternes du passé semble pouvoir offrir les ressources critiques nécessaires pour le progrès de la raison dans l'opinion. A l'inverse, les historiens "apolitiques" qui ne cherchent que la reconnaissance savante ne semblent pas en capacité de se hisser à la hauteur des enjeux politiques, alors que les historiens conservateurs attachés à l'ordre établi ne peuvent offrir que des récits apologétiques du passé. Le jeune Antonio Gramsci écrivait, avec justesse: "je hais les indifférents". Laisser le monde tel qu'il va sans rompre avec les objets et les routines de la recherche savante est justement l'expression de cette indifférence qu'on peut voir chez bon nombre d'historiens aujourd'hui.

Trouver des articulations nouvelles entre histoire et politique reste aujourd'hui une question d'actualité, à laquelle Mediapart a fortement contribué depuis sa création. La création de tels espaces communs de débat et de critique est peut-être bien une voie à explorer à d'autres échelles, plus réduites, mais complémentaires et imbriquées.

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P.s.: il serait intéressant de soumettre les œuvres des grands historiens à une lecture psychanalytique pour saisir à la fois l'inconscient individuel et l'inconscient collectif qui s'y logent. A ma connaissance, cela n'a pas encore été fait.

 

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