La ville privée de communs

Notre expérience de la ville aujourd’hui est faite non seulement d’un confinement mais aussi d’une dépossession. Cette dernière renvoie à des dynamiques géographiques et anthropologiques de longue durée dans notre condition urbaine.

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“Paris montre toujours les dents; quand il ne gronde pas, il rit.”

Victor Hugo, Les Misérables, 1862.

 

La ville comme façon d’habiter le monde n’a pas toujours existé. Bien au contraire. La majeure partie de la longue histoire de notre espèce s’est même déroulée en dehors de tout cadre urbain. Le triomphe planétaire de la ville à notre époque cache paradoxalement sa disparition en tant qu’espace commun d’échanges et de relations habité par ceux et celles qui se l’approprient librement, de manière autonome. Les paysages urbains vides de la crise actuelle suggèrent à notre regard, au-delà d’une tonalité apocalyptique nourrie par la peur, l’attente du « retour à la normale ». En prenant pour point de départ ces paysages urbains du vide, il est possible de montrer que leur caractère exceptionnel fait écran aux liens multiples qu’ils partagent avec les traits de l’urbanisation telle qu’elle s’est réalisée depuis le milieu du XXe siècle . Ces images de villes à l’arrêt, de rues désertes et silencieuses, s’insèrent ainsi dans une longue durée de dynamiques profondes au lieu d’être des exceptions dans l’histoire du fait urbain. Faire usage de la crise actuelle comme focale d’analyse non pas des discontinuités mais plutôt de ses continuités avec la géographie et l’expérience de la ville de notre époque : tel est le pari des réflexions sur notre condition urbaine aujourd’hui, situées à l’intersection de la géographie, de l’histoire et de la théorie politique.

Dépossession

Notre expérience de la ville aujourd’hui est faite non seulement d’un confinement mais aussi d’une dépossession. La ville comme « commun », telle que définie par David Harvey et d’autres, c’est-à-dire comme espace public fait d’échanges, de relations et de ressources appropriées librement par les habitants de la ville, a actuellement disparu complètement dans l’expérience vécue qu’on peut en avoir. Cette dépossession en cours présente plusieurs traits qui sont autant de corollaires de la géographie de la ville telle qu’elle émerge des « Trente glorieuses ».

La crise pandémique actuelle semble donc avoir porté à leur paroxysme toutes les dynamiques affectant le monde urbain dans le dernier demi-siècle, aboutissant à la naissance d’une nouvelle centralité qu’on serait tenté d’appeler « post-urbaine » : le foyer, la résidence privée de chaque habitant. Le confinement actuel de la moitié de la population mondiale (début avril) matérialise cette existence séparée dans la même ville. Dans cette nouvelle expérience de la ville, l’espace commun n’existe plus : mobilités et flux sont réduits au strict minimum.

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