«Rien espérer que de ses lumières et de son courage». Un 14 juillet

Sur quoi le courage et la confiance des révolutionnaires de 1789 s'appuyaient-ils? Passé/présent d'une économie émotive.

Manifeste

"Inutilement le Tiers état attendrait-il du concours des ordres la restitution de ses droits politiques et la plénitude de ses droits civils; la crainte de voir réformer les abus inspire aux aristocrates plus d'alarmes qu'ils ne sentent de désirs pour la liberté. Entre elle et quelques privilèges odieux, ils ont fait choix de ceux-ci. L'âme des privilégiés s'est identifiée avec les faveurs de la servitude. Ils redoutent aujourd'hui ces États généraux qu'ils invoquaient naguère avec tant de vivacité. Tout est bien pour eux; ils ne se plaignent plus que de l'esprit d'innovation; ils ne manquent plus de rien; la peur leur a donné une constitution.

"Le Tiers doit s'apercevoir, au mouvement des esprits et des affaires, qu'il ne peut plus rien espérer que de ses lumières et de son courage. La raison et la justice sont pour lui; il faut au moins qu'il s'en assure toute la force. Non, il n'est plus temps de travailler à la conciliation des partis. Quel accord peut-on espérer entre l'énergie de l'opprimé et la rage des oppresseurs."

Estampe révolutionnaire anonyme et sans date, intitulée "Reveil du Tiers état". On y lit: "ma feinte, il étoit tems que je me réveillisse, car l'opression de mes fers me donnions le cochemar un peu trop fort." La référence à la prise de la Bastille en arrière-plan montre que ce document a été produit après le 14 juillet 1789. Dimensions:  20,5 x 24,5 cm. Source: gallica.bnf.fr. Estampe révolutionnaire anonyme et sans date, intitulée "Reveil du Tiers état". On y lit: "ma feinte, il étoit tems que je me réveillisse, car l'opression de mes fers me donnions le cochemar un peu trop fort." La référence à la prise de la Bastille en arrière-plan montre que ce document a été produit après le 14 juillet 1789. Dimensions: 20,5 x 24,5 cm. Source: gallica.bnf.fr.

Qui a bien pu écrire un tel manifeste de combat? (La référence est donnée à la fin).

Ses catégories politiques et sociales renvoient manifestement à la société d'ordres de l'Ancien régime, avec son clergé, sa noblesse et son tiers état. De même, son auteur prend parti contre l'aristocratie qui a lié son destin avec celui de la "servitude". C'est donc à l'évidence un pamphlétaire du Tiers état qui écrit à la veille de l'ouverture des États généraux le 5 mai 1789 à Versailles.

Selon l'historien Georges Lefebvre, l'auteur de ce pamphlet était "l'incarnation de la bourgeoisie". Quoi qu'on en pense pourtant, il est deux points qui méritent d'être soulignés afin de retrouver la charge subversive de la révolution française à travers ce texte. Premièrement, en bon révolutionnaire, l'auteur n'attend rien de la conciliation, des négociations et des compromis. Opprimés et oppresseurs ne peuvent aboutir à une entente négociée: seule la lutte des classes peut décider si la domination des uns sur les autres sera reproduite ou abolie.

Une telle résolution résonne encore aujourd'hui au rythme des différentes luttes et mouvements qui, à travers le monde, n'attendent rien de personne, ni de l’État, ni des classes possédantes, pour proclamer la nécessité d'abolir les inégalités criantes et les nouveaux privilèges du système capitaliste. Ces mouvements ne comptent souvent que sur eux-mêmes, à l'image de ce que décrit ce texte à propos du Tiers état: ce dernier doit "s'apercevoir (...) qu'il ne peut plus rien espérer que de ses lumières et de son courage". La bourgeoisie révolutionnaire construisait ainsi une confiance en sa propre force politique dans cet ensemble plus vaste qu'était le Tiers état.

Deuxièmement, il apparaît aussi que la bourgeoisie se trouve à la tête d'un bloc social plus vaste comprenant la vaste majorité de la nation: paysans, petit peuple des villes, couches moyennes et bourgeoises, milieux éclairés, etc.

Non seulement la force du plus grand nombre, mais aussi la légitimité du droit et de la raison ainsi que l'audace du courage contre l'injustice : voilà autant d'ingrédients d'une économie émotive qui nous renseigne aujourd'hui encore sur les conditions de possibilité d'une révolution sociale.

Estampe révolutionnaire anonyme, Paris, octobre 1789. Légende: "Le Départ des héroines parisienne pour Versaille le 4 7.bre 1789 : lon vit une partie des hérôs du faubourg accompagnés de leurs héroynes prennent la route de Versailles emmenent avec eux plusieurs pieces de canons les femmes ouvroient la marche et arretoient toutes celles qui se trouvoient sur leur passage pour les faire aller de force la caricature étoit risible de voir cette marche fémêlle". A noter le caractère misogyne de cette Estampe révolutionnaire anonyme, Paris, octobre 1789. Légende: "Le Départ des héroines parisienne pour Versaille le 4 7.bre 1789 : lon vit une partie des hérôs du faubourg accompagnés de leurs héroynes prennent la route de Versailles emmenent avec eux plusieurs pieces de canons les femmes ouvroient la marche et arretoient toutes celles qui se trouvoient sur leur passage pour les faire aller de force la caricature étoit risible de voir cette marche fémêlle". A noter le caractère misogyne de cette

Incertitudes

Aujourd'hui la situation est bien plus incertaine. Face à l'incertain, comment retrouver l'audace, le courage, la confiance dans ses propres forces? Et puis qui retrouve-t-on aujourd'hui à la place du Tiers révolutionnaire de 1789?

Le "court XXe siècle" avait vu les mouvements communistes, socialistes et libertaires faire des prolétaires l'agent historique global apte à construire (et poussé à le faire) une alternative au capitalisme et ses horreurs. Or, comme le rappelait souvent Daniel Bensaïd, entre le socialisme et la barbarie, force est de constater que cette dernière a souvent eu une longueur d'avance sur le premier.

Aujourd'hui, l'horizon d'attente révolutionnaire du XXe siècle n'est plus: l'horizon stratégique des luttes et des mouvements subalternes contemporains est flou, obscur voire inexistant. L'historien des idées Enzo Traverso écrivait en 2009: "Nous sommes entrés dans le XXIe siècle sans révolutions, sans prise de Bastille ni assaut du Palais d'hiver. Nous avons eu droit, en revanche, à leur succédané effrayant avec les attentats du 11 septembre 2001 contre les tours jumelles de New York et le Pentagone, des attentats qui n'ont pas propagé l'espoir mais la terreur. Mutilé de son horizon d'attente et de ses utopies, le XXe siècle se révèle, à un regard rétrospectif, comme un âge de guerres, de totalitarismes et de génocides." (Enzo Traverso, L'histoire comme champ de bataille, La Découverte, 2012, p. 264). En somme, comme le soutient Fredric Jameson au début des années 2000 dans un numéro de la New Left Review, il serait aujourd'hui plus facile d'envisager la fin du monde plutôt que d'envisager la fin du capitalisme.

A l'inverse, le Tiers état de 1789 dirigé par la bourgeoisie révolutionnaire prend appui sur un siècle de progrès: l'enrichissement des classes moyennes et de la bourgeoisie marchande, l'essor des idées des Lumières et leur circulation dans l'espace européen, l'entrée des couches de la bourgeoisie dans l'Etat royal en France par l'achat d'offices anoblissants, l'affirmation de modèles politiques constitutionnels en Angleterre, aux États-Unis, aux Pays-Bas, l'amélioration de l'alimentation et de l'accès à la nourriture et les progrès sanitaires au sein de la population, les progrès dans l'alphabétisation participent tous à faire du XVIIIe siècle européen un siècle de progrès indéniable.

Télescopant notre situation contemporaine, et en dépit des différences historiques mises en évidence ci-dessus, Sieyès donne de la matière à penser notre condition d'orphelins de tout projet révolutionnaire. En paraphrasant son texte, on pourrait donc dire  qu'aujourd'hui entre "la liberté et quelques privilèges odieux", les classes dirigeantes ont fait le choix de ceux-ci. "L'âme des privilégiés s'est identifiée avec les faveurs de la servitude" et "la peur leur a donné une constitution". Face aux privilégiés d'aujourd'hui, il n'y a pas encore de bloc social de masse pour faire front et mener la lutte de manière résolue pour le bien commun. Mais les tentatives sont multiples et englobent une multitude de groupes et de mouvements qui montrent tous "qu'ils ne peuvent plus rien espérer que de leurs lumières et de leur courage" et que "la raison et la justice sont pour eux".

Aujourd'hui, l'horizon d'attente politique n'est plus l'horizon révolutionnaire du XXe siècle. La peur et l'incertitude "leur a donné une constitution" aux possédants, aux dominants et aux gouvernants. Les mouvements d'émancipation peuvent réinventer une sémantique des temps avec un passé, un passé et un avenir en prenant appui avec résolution sur cette économie émotive des "lumières et du courage", de "la raison et de la justice" qui sont sans le moindre doute de leur côté. Comme ces révolutionnaires de 1789 qui ont changé le monde, sans aucune certitude d'y parvenir. Faut-il rappeler en ce sens l'incertitude radicale exprimée par la paysanne rencontrée par Arthur Young, gentilhomme anglais en voyage ne France, près de Verdun le 12 juillet 1789? A. Young écrit: "Montant à pied une longue côte, pour reposer ma jument, je fus rejoint par une pauvre femme, qui se plaignait du temps et du triste pays; (...) On dit qu'à présent quelque chose va être fait par de grands personnages pour nous, pauvres gens, mais elle ne savait pas qui, ni comment; mais que Dieu nous envoie quelque chose de meilleur, car les tailles et les droits nous écrasent (mots en italiques en français dans le texte). (Arthur Young, Voyages en France, Paris, Tallandier, coll. Texto, 2009, p. 329).

Cortège de la CGT de Renault Flins dans la manifestation parisienne contre la loi travail, 12 mai 2016. Photothèque rouge/Milo. Cortège de la CGT de Renault Flins dans la manifestation parisienne contre la loi travail, 12 mai 2016. Photothèque rouge/Milo.

 

Actualité de la révolution

Une dernière différence importante entre le monde de Sieyès et le nôtre est "l'actualité de la révolution" au sens défini par Georg Lukacs dans La pensée de Lénine (1924). La révolution est toujours actuelle aujourd'hui non pas au sens qu'elle serait à l'ordre du jour ici et maintenant, mais plutôt au sens qu'elle constitue une potentialité politique universelle depuis la Révolution française et la révolution industrielle à la fin du XVIIIe siècle.

La surprise généralisée face aux révolutions démocratiques venant d'en bas dans le monde arabe en 2011 exprime, entre autres, le décalage entre cette potentialité réelle dans le monde et l'imaginaire politique dominant dans les gauches à l'échelle mondiale. Pourtant, cette actualité est inhérente aux rapports sociaux du capitalisme: "La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner toujours plus avant les instruments de production, donc les rapports de production, donc l'ensemble des rapports sociaux. (...) Tout ce qu'il y avait d'établi et d'assuré part en fumée, tout ce qu'il y avait de sacré est profané, et les hommes sont enfin contraints de considérer d'un œil désabusé leur place dans l'existence, leurs relations réciproques." (Marx et Engels, Le manifeste du parti communiste, 1848).

"Nous voulons être les héritiers de toutes les  révolutions du monde" proclamait Thomas Sankara en octobre 1984. A chacun de se réapproprier aujourd'hui l'actualité de la révolution, y compris celle qu'incarne, tant bien que mal et en dépit de sa captation symbolique par l’État, le 14 juillet.

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Source du texte cité: L'abbé Sieyès, Qu'est-ce que le Tiers état, janvier 1789, brochure anonyme de 127 pages rééditée à quatre reprises pendant l'année 1789. La première édition, anonyme, de janvier 1789, est tirée à 30 000 exemplaires diffusés en quelques semaines. On a soutenu que la brochure, circulant au café, dans la rue, passant de main en main, aurait eu un million de lecteurs. Informations tirées de la préface de Jean-Denis Bredin dans Sieyès, Qu'est-ce que le tiers-état?, Flammarion 1988, coll. "Champs classiques". L'extrait de la brochure cité plus haut est tiré de la page 150.

Source: gallica.bnf.fr Source: gallica.bnf.fr

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