La question sociale. Vue d'en haut

C'est l'un des apports importants de la sociologie de Bourdieu que d'avoir montré que le monopole de la parole socialement légitime est l'un des fondements les plus puissants (parce qu'invisible et inconnu) de la domination sociale et politique. Exemple à partir d'un article du Monde.

"En Allemagne, le retour de la question sociale" titre Le Monde (sélection hebdomadaire) du vendredi 26 avril dernier. Les deux correspondants berlinois du journal, Cécile Boutelet et Thomas Wielder, écrivent en début d'article: "Ce sont des chiffres qui, mis en relation les uns avec les autres, brossent le tableau d’une Allemagne en transition, dessinant l’image d’une société qui bascule lentement d’une époque à une autre. Une société où, quatre ans après la crise des réfugiés de 2015, l’immigration continue d’être un sujet de préoccupation central, mais où d’autres inquiétudes, d’ordre économique, social et environnemental, occupent une place grandissante dans le débat public."

Au-delà des faits décrits par les deux auteur.e.s de l'article, ce dernier offre un exemple de la façon de saisir la "question sociale", de la construire par la sélection de certaines sources plutôt que d'autres, par les dominants. Les sources utilisées par les deux auteur.e.s sont les statistiques de la croissance économique, le loyer au mètre carré à Berlin, l'indice du moral des chefs d'entreprise construit par l'institut économique de Munich, une enquête d'opinion réalisée par l'institut YouGov et publiée par le think tank European Council on Foreign Relations (ECFR) et le baromètre de recherche Forschungsgruppe Wahlen.

Les personnalités et les propos cités par les auteur.e.s de l'article sont aussi révélateurs des biais dans leur manière d'appréhender la question sociale. On y lit les idées, les propos les noms de Michael Hüther, président de l'institut économique de Cologne, proche du patronat; Olaf Scholz, ministre des finances social-démocrate (SPD); Ludwig Erhard, ministre de l'économie de la RFA (1949-1963); Katarina Barley, tête de liste du SPD aux élections européennes; Mark Leonard, directeur du think tank ECFR; Peter Altmaier, ministre conservateur (CDU) de l'économie; Horst Seehofer, ministre de l'intérieur, conservateur bavarois (CSU); Angela Merkel; Wolfgang Schäuble, conservateur, ministre des finances de 2009 à 2017.

Enfin, les auteur.e.s s'appuient sur deux documents officiels, eux aussi révélateurs d'un point de vue situé de la question sociale. Il s'agit de la "Loi fondamentale" qui, depuis 2009, bannit les déficits budgétaires pour l’État fédéral et les Länder, ainsi que du "plan pour une stratégie industrielle nationale" à l'horizon de 2030.

En résumé, les statistiques officielles, les enquêtes d'opinion réalisées par des think tanks et le point de vue de ministres et de personnalités politiques forment le matériau à partir duquel les deux correspondants du Monde à Berlin saisissent le "retour de la question sociale". Or, la photographie de Reuters qui accompagne l'article dans la sélection hebdomadaire du Monde montre le grand absent de l'article: les mouvements sociaux. Fabrizio Bensch, le photographe, montre dans son cliché une manifestation à Berlin contre la spéculation immobilière, le 6 avril dernier.

Il s'ensuit donc que le retour de la question sociale en Allemagne apparaît ici entièrement étranger aux luttes sociales et politiques subalternes. Catégories populaires, classes et mouvements subalternes, dominés sont dans cet article "parlés" par les dominants. Ces derniers confisquent ainsi les paroles subalternes autonomes et exercent à leur encontre la fois une censure et une invisibilisation. Si nous avions la possibilité de calculer le volume des différents types de capitaux (culturel, économique, social, etc.) détenus par les acteurs ayant façonné le "retour de la question sociale" dans cet article, dans le prolongement de la sociologie critique de Bourdieu, nous aurions très probablement la confirmation empirique que ce point de vue est produit par ceux et celles qui se trouvent au sommet des hiérarchies sociales et qui concentrent entre leurs mains le plus de ressources de leur société.

Dévoiler ces mécanismes de dépossession par lesquels les dominants parlent des dominés en parlant à leur place, mais depuis les sommets de la hiérarchie sociale, est en ce sens un passage obligé de tout projet démocratique d'émancipation remettant en cause le monopole de la parole socialement légitime exercé par les dominants à l'encontre des dominé.e.s. Alors que le conspirationnisme et/ou le complotisme désarme et détourne la pensée des mouvements subalternes, ce dévoilement confirme, à nouveau, que l'émancipation et les sciences sociales, ou la liberté et la vérité, ont des destins liés.

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