Le temps d'une copie. La copie du temps

Que signifie «corriger une copie»? Derrière cet acte quotidien, banal et routinier des enseignants, il y a un temps imposé, celui de la nécessité, celui qu'il ne faut pas perdre et qui fuit entre nos mains. Mais aussi une pluralité de temps qu'il serait nécessaire de regarder pour éviter de simplement reproduire le temps, la copie, les élèves, etc. Notes éparses.

Le temps d'une copie ne peut être que s'il n'est pas une simple copie du temps. Il ne peut être au sens plein qu'en étant un temps propre, spécifique, ouvert et disponible pour cette copie-là; cette copie ayant ses traits qui lui sont propres, cette imperfection née de la recherche et du tâtonnement, ce caractère inachevé et incomplet, insatisfaisant et frustrant. Le temps d'une copie ne peut être qu'un temps plein contre un temps vide mécanique.

Temps de l'imprévu et de la rencontre, contre un temps de l'évitement du pareil-au-même. Temps feuilleté et singulier contre temps lisse de la masse et du paquet de copies. A l'entrée de la gare saint Lazare, il y a une sculpture où se superposent des dizaines de cadrans d'horloge montrant chacun une heure différente. Ces temps désaccordés qui s'accordent tant bien que mal en se frottant ensemble m'ont toujours beaucoup aidé à me représenter la complexité et l'hétérogénéité des faits sociaux et historiques, y compris les micro-expériences du quotidien, comme la correction de copies d'élèves.

La copie qu'on tient entre ses mains est le fruit d'une multitude de temporalités: celle de l'évaluation avec un temps imparti; celle de la journée avec ses moments au début, au milieu et en fin de journée que le corps de tout un chacun a intériorisés; celle de l'apprentissage des matières enseignées, à la fin ou au milieu d'une séquence de plusieurs leçons;celle de la famille et du milieu de l'élève qui écrit, avec les espoirs des parents projetés sur cet enfant mais aussi ses inquiétudes ainsi qu'un rythme propre qui scande le temps extrascolaire: les soirées, les weekends, les vacances;celle de la scolarité d'un élève qui se construit sur des mois et des années, avec des savoir-faire intériorisés et des obstacles qui façonnent l'identité de celui ou de celle qui écrit sur cette copie; puis aussi la longue durée des sociétés où l'accès aux savoirs par le plus grand nombre apparaît comme une exception tardive de l'histoire humaine et une réalisation grandiose qui appelle et nourrit un engagement au quotidien.

L'économie politique de l'enseignement est celle du don et du contre-don, celui d'une reconnaissance qui se construit au moyen des savoirs partagés. En son absence, l'enseignant n'est plus qu'un rouage bureaucratique de domination et de reproduction sociale, vécu de part et d'autre comme tel, rapport où prennent racine bien des souffrances et des chagrins d'école.

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