Passé/présent de mobilités rebelles

L'immobilité apparente du présent que nous vivons confiné.e.s amplifie les échos de mobilités rebelles à l'égard des pouvoirs, au passé et au présent. Quels échos actuels de ce politique immanent de mobilités autonomes des ruraux pauvres vers Rome aux XVIIe et XVIIIe siècles?

Les migrations ville-campagnes des XVIIe-XVIIIe siècles présentent-elles des enjeux politiques similaires à ceux des migrations internationales aujourd’hui ? Esquisse d’une analogie historique à partir du cas des travailleurs ruraux migrant à Rome aux XVIIe et XVIIIe siècles, étudiés par Eleonora Canepari à l’aide des archives des États pontificaux et du Vatican.[1]

Passé

Au cours de l’âge moderne « classique », les pouvoirs urbains tentent tant bien que mal de déterminer les règles d’appartenance à la ville par le biais du contrôle des populations migrantes qui vont et viennent dans les villes et leurs campagnes environnantes. Tel est le cas à Rome.

Vue panoramique de Rome au XVIIe siècle, anonyme, éditée chez Jollain, rue Saint-Jacques. 48 x 55 cm. Source: gallica.bnf.fr Vue panoramique de Rome au XVIIe siècle, anonyme, éditée chez Jollain, rue Saint-Jacques. 48 x 55 cm. Source: gallica.bnf.fr

En 1723, le pape Innocent XIII fixe les règles pour l’attribution de l’aumône de San Pietro. Celle-ci est annuelle et faite aux « familles pauvres et honnêtes de leurs paroisses ». Pour y avoir droit, il faut être résidant stable de Rome depuis au moins un an, avec l’intention d’y rester.

En sont exclues les familles jugées comme ne faisant pas partie des pauvres, les familles malhonnêtes (vagabonds, mendiants et « gens de mauvaises habitudes »), mais aussi les vignerons qui font l’objet d’une stigmatisation officielle en tant que groupe frauduleux. Dans le document de 1723 d’Innocent XIII, on retrouve un chapitre intitulé « Les fraudes des familles des vignerons », où l’on peut lire ceci : « Les familles de nombreux vignerons, bien qu’elles sachent très bien que cette aumône n’est pas distribuée en dehors des portes de Rome, ont l’habitude – que ce soit pour leur convenance ou pour faire semblant d’habiter à Rome – de louer une petite chambre en ville, ou bien chez des amis ou chez des membres de la famille où elles viennent pendant quelques jours avec leurs enfants, étant prévenues du jour des visites ; une fois obtenue ou extorquée l’aumône, ils rentrent chez eux à la campagne. »[2]

Un autre document, datant de 1777, portant sur les règles d’attribution de la même aumône explique que de cette aumône sont exclus « tous les vignerons et autres qui ont une chambre à Rome, mais qui n’y vivent que pendant les mois de mauvais temps », c’est-à-dire pendant les mois d’été pour échapper à la malaria, endémique dans l’agro romano.[3]

Les archives de l’administration ecclésiastique de la ville de Rome mentionnent aussi dans un document de 1760 que la présence intermittente des vignerons est motivée par une pluralité d’ancrages territoriaux : « De plus, ils interviennent pour les accouchements des femmes ou bien une fois devenus par malheur invalides, ou encore, et c’est ce qui nous concerne le plus pour ce qui est des droits paroissiaux, ils interviennent certainement pour les maladies, et ici ils y restent pendant des mois et des années, selon les besoins et pas comme des gens qui seraient arrivés en ville par hasard. (…) Les vignerons interviennent dans la ville pour les mois suspects, pour les amusements, pour les fêtes, et pour les intérêts, comme les autres, et ils y restent bien plus longtemps qu’eux, comme l’expérience le montre clairement. »

Les attraits de la ville sur les migrants ruraux sont donc multiples. Les vignerons, à l’instar d’autres travailleurs ruraux, témoignent de mobilités circulaires et/ou saisonnières entre la ville et la campagne qui s’ajustent suivant les facteurs de répulsion, comme la malaria, et les facteurs d’attraction (ce qui est traduit par les géographes des mobilités en anglais par push and pull areas). C’est ce qu’exprime Bernardino, laboureur de vigne, âgé de 20 ans lorsqu’il décrit ses allers-retours entre son village, Vaccareccia, et Rome : « Je suis laboureur de vignes et je suis à Rome depuis un an, mais je vais et viens au pays et actuellement j’habite [la paroisse] San Bartolomeo all’isola ».[4] De même pour Morgante de Morganti, âgé de 55 ans : laboureur agricole, il dit en 1630 qu’il « va et vient de Rome » tout en habitant en ville, à Tor de Conti.[5]

Les travaux des vignerons au mois de septembre, estampe de Jacques Callot, 1607-1609. Source: gallica.bnf.fr Les travaux des vignerons au mois de septembre, estampe de Jacques Callot, 1607-1609. Source: gallica.bnf.fr

Présent

Quels sont les points communs entre ces migrations et les migrations de nos jours ?

Tout d’abord, la volonté des pouvoirs établis d’encadrer et de contrôler les migrations. A Rome, aux XVIIe et XVIIIe siècles nous observons le développement sur les migrants qui en distingue plusieurs groupes. Les « bons pauvres » sont ceux qui travaillent, ce qui rejoint le discours dominant depuis la mise au travail des multitudes urbaines pauvres en Europe au XVIIe siècle. Les autres, mendiants ou vagabonds, de toutes sortes, sont condamnés, rejetés et souvent enfermés. De même, si les vignerons sont condamnés dans le règlement de 1723, c’est en raison du bénéfice tiré de l’aumône à Rome sans qu’ils aient l’intention d’y rester, c’est-à-dire en raison de leur mobilité circulaire incontrôlée par le pouvoir urbain.

Les procédures de contrôle pour l’accès aux ressources de l’État social en Europe aujourd’hui aujourd’hui (bourses scolaires et étudiantes, assurance-santé, assurance-chômage, RSA, allocations familiales, pensions de retraite, etc.) ressemblent à la même tentative de contrôler les mobilités de ceux qui vont et qui viennent. De même, le travail est un critère central du discours officiel aujourd’hui pour filtrer et sélectionner les migrants désirables de ceux qui ne le sont pas.

A la différence d’aujourd’hui toutefois, la ligne de partage aux XVIIe-XVIIIe siècles à Rome est la frontière ville-campagne. Depuis la fin du XIXe siècle, les migrations sont appréhendées en Europe surtout au moyen des frontières nationales et de l’appartenance nationale. Tel n’était visiblement pas le cas dans les mobilités circulaires des Etats pontificaux. Ainsi, « les migrants internes du passé seraient aujourd’hui considérés comme des migrants internationaux en raison de la présence de frontières nationales » écrivent en introduction des historiens spécialistes des mobilités et des migrations.[6]

Autre différence de taille : l’échelle de l’arrière-pays polarisé par une ville s’est aujourd’hui dilatée démesurément, au point d’englober le monde entier dans le cas des « villes globales » telles que définies par Saskia Sassen (Londres, New York, Tokyo, Paris). Dans le cas romain au XVIIIe siècle, la ville exerce son attraction sur les populations rurales des États pontificaux essentiellement comme le montre le cas des vignerons recensés par les curés de Rome dans les « états des âmes » en 1648, cartographiés selon leur lieu d’origine par Eleonora Canepari.

Carte des lieux d'origine des 283 vignerons recensés par les curés romains en 1648. Les curés recensaient la population des paroisses chaque année avant Pâques afin d'établir la liste des habitants qui pouvaient recevoir la communion. Ces listes sont appelées "états des âmes". © Eleonora Canepari. Cahiers d'histoire. Revue d'histoire critique. Carte des lieux d'origine des 283 vignerons recensés par les curés romains en 1648. Les curés recensaient la population des paroisses chaque année avant Pâques afin d'établir la liste des habitants qui pouvaient recevoir la communion. Ces listes sont appelées "états des âmes". © Eleonora Canepari. Cahiers d'histoire. Revue d'histoire critique.

Et pourtant, entre le XVIIIe siècle et notre époque, l’exclusion des migrants s’appuie dans les deux cas sur la rigidité des catégories par rapport aux pratiques des mobilités réelles. A Rome, la ville s’étend de fait bien au-delà de la muraille au XVIIe siècle, intégrant par des mobilités circulaires une partie des campagnes environnantes. Aujourd’hui, les réseaux urbains de chaque pays intègrent d’autres territoires par des mobilités circulaires qui s’organisent indépendamment des frontières nationales de l’État. Dans les deux cas, les catégories officielles d’État qui servent pour encadrer ces mobilités sont « en retard » et désajustées face aux manières d’habiter le monde des populations mobiles.

C’est ainsi que nous retrouvons aujourd’hui une opposition présente sous l’Ancien régime entre deux façons d’identifier les appartenances territoriales. Comme le rappelle Simona Cerutti dans Étrangers. Etude d’une condition d’incertitude dans une société d’Ancien Régime (Montrouge, Bayard, 2012), il y a d’une part une façon locale, s’appuyant sur les relations sociales, qui définit l’appartenance territoriale d’un homme en fonction de la « reconnaissance sociale à l’intérieur de la communauté locale ».[7] Il y a, d’autre part, une « vision étatiste centrée sur le rôle des autorité relevant de l’État ».[8] Aujourd’hui, la même opposition est visible lorsqu’on met côte à côte, comme l’a fait Nathalie Quintane dans Les enfants vont bien (Paris, POL, 2019), les discours d’identification tenus par les associations, les syndicats, les partis et la presse qui soutiennent les migrants et les discours officiels des États. Les premiers soulignent que les migrants sont des travailleurs qui contribuent à la richesse du pays, paient leurs impôts, cotisent à la Sécurité sociale (sans en bénéficier), nouent des relations de bon voisinage, participent aux sorties scolaires de leurs enfants scolarisés à l’école de la République, participent à la vie de quartier, et se distinguent même par des exploits héroïques qui sauvent des vies. En face d’eux, préfets, gouvernements et commissaires européens emploient les catégories juridiques de l’État-nation pour exclure les mêmes migrants au-delà d’un corps national qui serait supposément menacé de leur présence.

Il s’ensuit donc qu’hier comme aujourd’hui, les mobilités humaines contiennent une virtualité politique subversive. Michael Hardt et Toni Negri soulignent en ce sens « les désirs de libération nomadiques » qui ne sont jamais totalement contrôlables par les pouvoirs établis.[9] Ces mêmes mobilités construisent aujourd’hui « la virtualité de l’espace mondial » et rendent progressivement tangible la revendication d’une citoyenneté mondiale. Mutatis mutandis, les mobilités villes-campagnes de l’Ancien régime en Europe ont progressivement construit les conditions de possibilité d’un espace national.

Le cadre théorique proposé par Hardt et Negri présente aussi l’intérêt de mettre en évidence le conflit de classe que renferment les mobilités rebelles dont nous avons parlé jusqu’ici. Entre les vignerons migrant à Rome et les autorités des Etats pontificaux, les rapports sont ceux entre des villageois pauvres et leur seigneur tandis que les migrants internationaux pauvres aujourd’hui sont soumis à de nouveaux modes de travail servile et à des états d’exception mêlant violence, marché, institutions publiques nationales, internationales, et organisations non-gouvernementales (ONG). Présence du passé, à nouveau.

 

[1] Eleonora Canepari, « « Je vais et viens de Rome selon les occasions. » Migrations internes et mobilité circulaire des travailleurs ruraux (17e-18e siècles) », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, no. 143, juillet-septembre 2019, p. 37-57.

[2] Canepari, loc. cit., p. 52.

[3] Idem.

[4] Ibid., p. 51.

[5] Ibid., p. 38.

[6] Ibid., p. 38.

[7] Ibid., p. 40.

[8] Idem.

[9] Michael Hardt et Toni Negri, Empire, Exils/10-18, 2000, p. 300-315.

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