Passé/présent de l'intellectuel révolutionnaire

La problématique des rapports entre intellectuels et luttes des classes est aussi ancienne que l’avènement de l’univers politique moderne avec les révolutions de la fin du XVIIIe siècle. Les mouvements sociaux des dernières années redéfinissent les voies que devraient suivre les intellectuels qui souhaitent contribuer aux luttes pour l’émancipation.

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Quiconque écrit sur le politique interroge ce travail et cette réflexivité lui semble « naturelle ». Dans la mesure où les « intellectuels » forment ce groupe aux contours flous dont l’occupation professionnelle et le mode de vie sont déterminés par le capital scolaire et culturel qu’ils ont accumulé par le biais de diplômes, concours et autres titres de reconnaissance de leurs savoirs et savoir-faire, l’interrogation sur le rôle des intellectuels dans la vie politique est intimement liée à leur position sociale spécifique. La problématique des rapports entre intellectuels et luttes des classes est donc aussi ancienne que l’avènement de l’univers politique moderne avec les révolutions de la fin du XVIIIe siècle.

Chaque cycle politique relance ce questionnement auquel appartient aussi le présent article. L’intensité des luttes sociales et politiques de notre époque a bouleversé l’équilibre hérité d’un « retrait » politique des intellectuels de gauche. Cette époque est celle de la restauration libérale du pouvoir des classes dominantes, initiée à la fin des années 1970 puis sans cesse poursuivie à l’échelle du monde jusqu’à nos jours. Aujourd’hui, en France, des intellectuels participent dans toute leur diversité aux luttes du mouvement contre la réforme des retraites, tout comme ils ont investi le mouvement contre la Loi travail en 2016 et les mobilisations de Nuit debout.

La place des intellectuels dans l’espace politique semble donc en voie de redéfinition, sous l’effet des luttes de classe initiées et menées de manière autonome par les classes subalternes, mais aussi sous l’effet de la redéfinition de l’espace public en cours depuis les années 1990. La révolution numérique, la privatisation croissante de l’espace public et médiatique, ainsi que la crise des institutions de représentation politique ont fortement remis en cause la place des intellectuels dans l’espace politique tout en leur ouvrant de nouveaux terrains dans ses périphéries.

Ces changements profonds ont consacré la place dominante acquise par les « intellectuels médiatiques » et/ou « intellectuels de gouvernement » qui se prévalent de leur « expertise » pour conseiller les gouvernants ou « faire la pédagogie » de l’opinion, rompant ainsi avec un siècle d’exercice de la raison critique et de défense universaliste des opprimés.[1] Alain Minc, Jacques Attali, François Furet, Pierre Rosanvallon et Marcel Gauchet sont autant d’exemples de cette figure de l’intellectuel qui a triomphé avec le tournant conservateur des années 1980. À l’inverse, l’intellectuel révolutionnaire s’est fait rare. Il semble connaître un renouveau aujourd’hui, mais sa portée n’a cependant rien du poids qu’il a eu en Europe entre 1880 et 1980.

Entre ces deux types d’intellectuels, l’intellectuel spécifique – figure préférée par Gérard Noiriel dans son histoire intellectuelle citée précédemment – est incontestablement la figure la plus commune de l’intellectuel de gauche de notre époque. Elle est incarnée autant par Michel Foucault que par Pierre Bourdieu ou Gérard Noiriel. Prenant appui sur leurs recherches, les démarches et les savoirs produits, ces intellectuels investissent le débat public afin de « dire la vérité au pouvoir » (G. Noiriel) et ainsi défendre l’intérêt général, à l’image des démarches critiques des historiens méthodiques employées pendant l’Affaire Dreyfus.

Les mouvements sociaux des dernières années posent la question des voies que devraient suivre les intellectuels qui souhaitent contribuer aux luttes pour l’émancipation. La question stratégique incontournable, rendue célèbre par Lénine – à savoir « que faire ? » – se pose alors avec acuité à tout intellectuel de gauche aujourd’hui.

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