Les victoires silencieuses du mouvement social

Le discours dominant sur le mouvement contre la loi travail croit voir aujourd'hui la confirmation de son verdict sans appel de tous les efforts de résistance face aux régressions néolibérales. En réalité, ce mouvement social a été d'une intensité à la mesure des enjeux et plusieurs pistes semblent indiquer que son bilan laissera sa marque sur les gauches de notre temps.

Cortège de la CGT de Renault Flins dans la manifestation parisienne contre la loi travail, 12 mai 2016. Photothèque rouge/Milo. Cortège de la CGT de Renault Flins dans la manifestation parisienne contre la loi travail, 12 mai 2016. Photothèque rouge/Milo.

La petite musique des partisans de l'ordre établi est repartie de plus belle depuis le 15 septembre dernier. La dernière journée de manifestations et de grève n'aurait servi à rien, pas plus que les précédentes, puisque toutes ces "réformes" sont de bon sens et nécessaires. Il n'y aurait donc pas d'alternative. Vieux refrain qui serait sans danger s'il se limitait dans les cercles dominants, mais qu'on rencontre ici ou là parmi les salariés et même parmi ceux qui ont à un moment ou un autre participé au mouvement.

Le but de ce mouvement est certes l'abrogation de la loi travail à l'image de la victoire du mouvement anti-CPE au printemps 2006. Pourtant, au fil des semaines écoulées au printemps dernier, l'horizon d'une partie significative du mouvement s'est élargi pour s'opposer non seulement à la loi travail mais aussi contre "son monde", illustrant à nouveau l'inventivité rhétorique et politique des mouvements de masse. Alors que pour les adversaires du monde du travail, ce mouvement est déjà mort et enterré, couronné par une défaite tout aussi certaine, il semble aujourd'hui fécond pour les gauches radicales de renverser la perspective dominante et de poursuivre ces victoires discrètes et silencieuses à mettre au crédit de ce mouvement social inédit. Lesquelles?

Retour à la question sociale

Tout d'abord, celle d'avoir replacé la question sociale au centre de l'identité politique des gauches en France. Alors que les trente dernières années ont vu la conversion sociale-libérale des socialistes français et leur maintien hégémonique dans le champ politique, le mouvement contre la loi travail et son monde a contribué fortement à redéfinir les gauches par un recentrage à gauche, dans la continuité des grèves de 1995, de la victoire du Non au référendum sur le TCE en 2005, du mouvement anti-CPE et du mouvement contre la réforme des retraites en 2010.

L'impact du mouvement reste encore à se faire sentir dans le champ politique des gauches et la désaffiliation de masse à l'égard du parti socialiste au gouvernement n'a pas pour l'instant abouti à une situation à la grecque où un front des gauches radicales peut s'y substituer comme l'afait Syriza à l'égard du Pasok. Néanmoins, après le printemps 2016, il sera probablement plus difficile d'être social-libéral et d'incarner la gauche en France.

Horizons politiques

Dans le même sens, le mouvement social contre la loi travail et son monde a montré une base syndicale et politique de militants dont l'horizon ne se cantonnait plus à une défense des acquis sociaux et démocratiques. L'horizon d'attente des secteurs les plus combatifs - qui ne peuvent être réduits au carré de tête de manif souvent assimilé aux "casseurs" à tort ou à raison - semble à première vue avoir actualisé celui d'une répubique radicalement démocratique et sociale.

Radicalement démocratique: le refus de la dépossession politique des citoyens par le jeu de la délégation à des professionnels de la parole publique tel qu'exprimé dans les assemblées des Nuit debout; le refus de la délégation syndicale tel qu'exprimé par les manifestants en tête de manif, devançant les dirigeants des centrales syndicales; le refus de la répression policière et judiciaire et la lutte acharnée pour la défense de la liberté de manifestation; le refus du passage en force parlementaire par l'article 49.3 utilisé par Manuel Valls; la recherche d'horizontalité pour redéfinir l'espace public et politique dans les assemblées Nuit debout - autant de chantiers durables qui ont toutes les chances de laisseur leur marque dans la redéfinition des gauches demain.

Radicalement sociale et anticapitaliste ensuite dans le slogan cégétiste pour la réduction du temps de travail à 32h/semaine, dans la critique des politiques néolibérales menées par le gouvernement Valls, dans le refus de l'austérité, dans la défense de l'emploi et le refus du précariat généralisé, et dans les slogans anticapitalistes qui ont fusé au fil des semaines dans les manifestations.

Depuis la chute du mur de Berlin, il est convenu de dire, comme l'ont fait chacun à sa manière Enzo Traverso et Daniel Bensaïd, que l'horizon de l'émancipation est devenu flou et sans contours clairs. Nous pouvons postuler aujourd'hui que le mouvement contre la loi travail et son monde deviendra un moment important dans la construction des nouvelles gauches en France et de l'actualisation des sujets politiques (comme les citoyens de 1789 ou le prolétariat au XXe siècle) visant l'émancipaion. A condition que cette construction se poursuive, c'est-à-dire à condition que des engagements multiformes et de nouvelles appartenances syndicales, associatives, politiques, prennent forme dans le futur proche.

Antidote

Enfin, la droitisation extrême du débat public l'été dernier montre en négatif la contribution du mouvement social. Un espace public démocratique et donc, par définition, conflictuel - n'en déplaise aux adeptes des consensus d'experts et des faux débats télévisés - s'était institué entre mars et juillet au fil des mobilisations contre la loi travail. Dans cet espace public assaini de la petite politique et des "dérapages" des professionnels de la politique, il a été possible d'entendre et de voir en actes l'affirmation d'une parole politique subalterne contestant le monopole politique des experts, des politiciens et des journalistes dominants.

A l'heure où les haines ethniques et identitaires, les croisades nationalistes et les fanatismes obscurantistes convergent avec le désordre mondial du capitalisme néolibéral pour s'attaquer à la République démocratique et sociale - pourtant inscrite dans la Constitution - les différentes composantes du mouvement social en ont été les principaux défenseurs et les plus dignes héritiers.

Il est temps d'arrêter de déplorer comme l'a si justement souligné Philippe Corcuff il y a maintenant longtemps, pour (re)commencer à découvrir et militer dans ce "parti" multiforme qui s'est affirmé au printemps dernier mais qui ne pourra jamais, en raison de sa nature et de ses aspirations, bien se situer dans les élections présidentielles. Ce "parti", il faut l'entendre au sens du XIXe siècle: un large front commun et diversifié fait à la fois d'organisations, d'individus et de courants d'opinion pour défendre et faire progresser la république démocratique et sociale. Les derniers mois ont montré en pratique la possibilité réelle que ce "parti" puisse prétendre avec sérieux d'incarner l'intérêt général et de conquérir l'hégémonie au sein du corps politique. Cette virtualité dans la situation présente n'est pas la plus probable: mais en prendre conscience implique un bond en avant sans précédent par rapport à l'état pitoyable des gauches avant le printemps 2016.

 

 

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