Le travail des fellahs égyptiens au canal de Suez

Le creusement de l'isthme de Suez a donné lieu dans les années 1859-1869 à des rapports sociaux hybrides mêlant modernité capitaliste à l'européenne et corvées paysannes typiques des liens de dépendance d'ancien régime. Ci-dessous un extrait d'un article paru dans Le Globe. Revue genevoise de géographie qui décrit le travail des paysans du delta égyptien pour creuser le canal.

Chantier d'El Ferdane. Photographie de Louis Cuvier publié dans son Album sur l'isthme de Suez en 1867. Chantier d'El Ferdane. Photographie de Louis Cuvier publié dans son Album sur l'isthme de Suez en 1867.

A l'issue des cérémonies fastueuses de l'inauguration du canal de Suez en 1869, Roger Pictet, géographe peu connu, écrit ces lignes dans Le Globe. Revue genevoise de géographie pour rendre compte des travaux du creusement du canal de Suez:

"Les débuts du creusement de cette partie du canal ont été tout particulièrement difficiles et périlleux, en effet la faible profondeur des eaux (de quelques centimètres à 1 mètre environ) ne permettait pas l'emploi des dragues ; il fallait donc creuser un premier chenal afin de permettre à ces appareils d'arriver et de fonctionner. Par malheur presque tous les Européens que l'on employa à ce travail gagnèrent des fièvres, devant être constamment dans l'eau, exposés à un soleil incessant sans moyen de s'en préserver. Par la force des choses et aussi par humanité, on n'employa plus à cet ouvrage que les fellahs de la contrée voisine du Delta, ceux-ci depuis leur enfance sont habitués à ce climat, mortel pour les Européens, mais pas trop malsain pour les indigènes. Or, là encore un nouvel ennui: il fallait renoncer à apprendre à cette horde d'Égyptiens le maniement des outils les plus élémentaires, leurs mains et leurs jambes sont leurs seuls moyens d'action. Ils se baissaient dans la vase des marais, prenaient dans leurs deux mains autant de boue qu'elles en pouvaient contenir, puis pressant le tout contre leur poitrine, ils faisaient tomber l'eau qui s'y trouvait en excès; ils jetaient ensuite le résidu moins fluide de côté : C'est ainsi que, après huit mois d'un travail assidu, dix mille fellahs creusèrent une rigole de cinq mètres de large, et de un mètre et demi de profondeur. La difficulté se trouvait vaincue; les petites dragues purent pénétrer et commencèrent à fonctionner; dès lors l'élargissement ne rencontra plus aucun obstacle sérieux; les dragues atteignirent bientôt un terrain argileux qui facilita beaucoup l'ouvrage."

Les sources de l'auteur sont celles des porte-parole officiels de la Compagnie universelle du Canal de Suez comme il en avertit lui-même les lecteurs. C'est auprès d'eux qu'il réunit les matériaux pour écrire sa "Notice sur le canal de Suez" publié en 1870 par Le Globe.

Corps indigènes

Si l'auteur reconnaît les prouesses des fellahs égyptiens, il ne demeure pas moins prisonnier d'une vision européocentrée des fellahs égyptiens. A suivre son témoignage, il existerait une différence de nature entre les corps des ouvriers européens et les corps des fellahs indigènes. C'est ainsi qu'il explique la capacité des indigènes habitués à la chaleur et au soleil "depuis leur enfance" à réaliser ce que les Européens ne sont pas parvenus à faire. Le corps indigène des fellahs est donc l'objet d'un regard colonial européen.

Travail

D'autre part, dans leur travail, les fellahs égyptiens ne connaissent rien de la civilisation moderne et du "maniement des outils les plus élémentaires". Il serait intéressant de conduire une recherche d'anthropologie historique comparative pour répondre à cette question: pourquoi n'ont-ils pas utilisé les pelles, les pioches et les autres outils à leur disposition pour creuser? La capacité d'appropriation de savoirs nouveaux et étrangers par les peuples non-européens, comme le cheval par les autochtones du Mexique venant d'être conquis, tel que décrit dans La vision des vaincus par Nathan Wachtel, invalident la logique classificatoire archaïque/moderne. Retrouver le "sens pratique" bourdieusien dans ces pratiques au travail par les paysans égyptiens montrerait sans doute leur choix pleinement rationnel.

Centre/périphérie/en-dehors

Ces fellahs font partie de contingents fournis par l'administration égyptien du khédive afin d'assurer les progrès dans les travaux de creusement du canal. Ils sont payés et nourris par la Compagnie universelle du canal de Suez, mais en même temps ils sont réquisitionnés par le pouvoir égyptien pour une période de un mois. Plusieurs désertent les chantiers comme l'ont fait avant eux les ouvriers européens recrutés de toute la Méditerranée par la Compagnie: Espagnols, Grecs, Syriens, Algériens, Maltais, Piémontais, Marocains. Même si la rhétorique anti-impérialiste de Nasser au moment de la nationalisation a sans doute exagéré le sort de ces fellahs ("cent vingt mille Egyptiens (...) ont trouvé la mort pendant l'éxécution des travaux" cité dans l'Histoire de l'Egypte moderne d'Anne-Claire de Gayffier-Bonneville), il importe néanmoins de voir que la construction de la modernité capitaliste et de la mondialisation victorienne a reposé, à l'image de Suez, sur l'exploitation et l'extorsion contrainte de vastes masses situées dans la périphérie et même en dehors des circuits d'échange de l'économie capitaliste mondiale. Rappelant l'accumulaton primitive du Capital de Marx, le géographe marxiste David Harvey a réactualisé cette notion à l'aide du concept d'une "accumulation par dépossession", ce qui n'est pas sans rapprocher les fellahs égyptiens de notre condition et de nos problèmes actuels.

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