Haines de mai

Le mouvement social contre la loi travail a semble-t-il fait renaître ces haines thermidoriennes toujours promptes à se manifester au cours de grands conflits sociaux et politiques.

Affiche de l'école des beaux arts de Paris, mai 1968, intitulée "L'intox vient à domicile". Source: www.gallica.fr Affiche de l'école des beaux arts de Paris, mai 1968, intitulée "L'intox vient à domicile". Source: www.gallica.fr

Que ce soit dans les déclarations de Manuel Valls ou bien dans le traitement médiatique du mouvement social, tout indique que les tenants de l'ordre établi manoeuvrent aujourd'hui pour discréditer les opposants à la loi travail et normaliser l'ensemble du corps politique et social. Les abus de langage de cette rhétorique conservatrice apparaissent à la fois comme des "énoncés performatifs" (Bourdieu) pour discréditer l'adversaire politique, mais aussi comme des mots porteurs d'une charge émotive de classe. 

L'éditorial du Figaro (24 mai) écrit par Gaëtan de Capèle, associe par exemple, pêle-mêle, "terrorisme social" , "radicalisation", CGT, "prise d'otages" et "violence". Jean-Christophe Cambadélis juge la CGT "tellement radicale" qu'elle "se regroupe autour de quelques personnalités qui sont en confrontation frontale avec l'ensemble de la société". Sur France Bleu Provence, Myriam El Khomri dénonce ces "leaders CGT radicaux" et la "prise d'otages des Français". Dans les Echos, Cécile Cornudet parle de "sabotage" par un appareil syndical qui "se sent en danger et sort les griffes", alors que Laurent Joffrin estme que dans son éditorial de Libération (23 mai) que le "jusqu'au boutisme" et les "stratégies radicales" de la CGT ne concernent qu'une partie des syndicats de la confédération syndicale. Jean-Pierre El-Kabach, dans son entretien avec le premier ministre Manuel Valls (matinale Europe 1 le 24 mai), pose la question de la légalité des actions de blocage des raffineries et dépôts de carburants menées par les militants syndicaux à la loi, alors que Manuel Valls dénonce la CGT mercredi  25 mai à l'Assemblée nationale comme "organisation minoritaire" opposée à "l'intérêt général" tout en affirmant sur un ton martial en direction des députés de droite que le syndicat "ne fait pas la loi dans ce pays".

En s'attaquant à la CGT de la sorte, ils ne sont pas sans rappeller le candidat Sarkozy qui voulait en mai 2007 en finir avec l'esprit et l'héritage de Mai 1968. Nicolas Sarkozy expliquait alors dans son discours de Bercy: "Dans cette élection, il s'agit de savoir si l'héritage de Mai 1968 doit être perpétué ou s'il doit être liquidé une fois pour toutes. Je veux tourner la page de Mai 1968." Daniel Bensaïd et Alain Krivine soulignaient, avec raison, que derrière cette haine de Mai 68 se cachait une grande peur, cette "vieille peur recuite des possédants". "Car le parti de l'ordre est toujours, quelque part, l'envers et la doublure d'un parti de la peur." (Daniel Bensaïd et Alain Krivine, 1968. Fins et suites, Lignes, 2008, p. 165).

La vérité qu'occulte aujourd'hui le parti de l'ordre dans le débat public est celle des raisons sociales et politiques du mouvement social contre la loi travail. Derrière ces anonymes qui font grève et qui manifestent, derrière ces militants qui bloquent et tractent sur un rond point, il y a une foule de raisons, ancrées dans les espoirs et les aspirations lucides ainsi que dans l'expérience vécue par les corps, raisons qui demeurent hors champ et illégitimes, face à la déraison du capital et ses avatars.

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