L'ère du "capitalisme réellement existant"

Après les horreurs du "socialisme réellement existant", sommes-nous entrés dans une phase similaire de "capitalisme réellement existant"? Quelques pistes de réflexion pour une mise en perspective historique des crises et de la barbarie contemporaines que nous traversons.

Le triomphe de la mort de Pieter Bruegel l'Ancien, 1562. Museo del Prado. Source: https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Thetriumphofdeath.jpg Le triomphe de la mort de Pieter Bruegel l'Ancien, 1562. Museo del Prado. Source: https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Thetriumphofdeath.jpg

Dans les années 1960, les idéologues du Kremlin avaient inventé un nouveau terme pour désigner le régime des pays appartenant au camp "socialiste": le "socialisme réellement existant". Le terme était ambigu car il suggérait à la fois qu'il pouvait exister d'autres variantes de socialisme que celui des pays dits socialistes, et qu'en réalité seule la version soviétique pouvait fonctionner. Le capitalisme réellement existant semble en ce sens offrir un outil fécond pour penser le présent dans la durée.

Le besoin d'un regard totalisant

Face aux crises multiples que nous traversons, y compris la violence terroriste, le discours dominant sépare les causes et les acteurs de la destruction des sociétés qui en sont affectées. Ainsi, l'Europe n'y serait pour rien dans la crise des migrants au sud-est de l'Europe, la société française est victime du terrorisme organisé par Daesh et d'autres organisations étrangères, les Nord-Européens n'y sont pour rien dans l'endettement insoutenable des "PIGS" au Sud de l'Europe, les économies ouest-européennes auraient été frappées en 2008 par une crise des subprimes née aux Etats-Unis, etc.

Une telle démarche, focalisée sur les responsabilités et les causes immédiates, écarte cependant la possibilité de saisir et comprendre ces crises dans leur globalité. La mondialisation capitaliste des trente dernières années a transformé plus que jamais dans l'histoire humaine la planète en un ensemble interconnecté. Le discours dominant attaché au "bon sens" qui attribue la violence destructrice à son origine étrangère participe donc à la construction politique du nationalisme du "nous contre eux". Seul un détour théorique par la totalité permet de saisir (approximativement) ces crises multiples pour y ancrer une action politique radicalement démocratique, socialiste et internationaliste.

C'est un révélateur de l'idéologie dominante lorsque le premier ministre de la France écarte toute possibilité d'examiner le terrorisme à l'aide des démarches propres aux sciences sociales. La pensée marxiste et d'autres courants des sciences sociales offrent la possibilité de penser ces faits de manière systématique dans leur nombreuses interrelations et médiations, sans lequels le discours public risque de se réduire à un raisonnement simpliste des bons et des méchants. Ce faisant, nous ne faisons que rester fidèles à l'impératif de Spinoza qui a guidé les Lumières: "ne pas railler, ne pas pleurer, ne pas détester mais comprendre" (Traité politique, 1677).

Le "capitalisme réellement existant"

Envisagée comme la partie d'une totalité, l'horreur des attentats terroristes qui ont frappé la France apparaît comme un corollaire des progrès de la barbarie sous le "capitalisme réellement existant". Ce système n'est pas seulement l'économie capitaliste mondialisée mais l'ensemble des rapports sociaux, de l'économie à la culture et la technologie, en passant par les rapports entre les citoyens et les Etats et les relations internationales. Immanuel Wallerstein, à la suite des économies-mondes de Fernand Braudel, parle de système-monde.

Ce capitalisme "réllement existant" permet de souligner à quel point la réalité de ce système-monde est éloignée de sa représentation dominante. Au cours des vingt dernières années, le capitalisme triomphant des années 1990 a laissé place à un système sans horizon et sans solutions durables pour ses dirigeants. Les crises se multiplient, tout comme la violence.

Plusieurs traits caractéristiques de ce "capitalisme réellement existant" montrent qu'ils partagent de nombreux liens avec le terrorisme mondialisé aujourd'hui.

1. Malgré les tentatives néoconservatrices d'instaurer une paix impériale sous l'égide des Etats-Unis dans le monde, l'instabilité, les conflits et les guerres se multiplient. En somme, des impérialismes sans hégémonie, ce qui tranche avec l'hégémonie américaine avant 1991 ou encore avec l'hégémonie britannique d'avant 1914. La fin de la guerre froide et du communisme en Europe de l'Est ont entraîné une dissémination des armements sans précédents dans le monde, tout en favorisant la naissance d'un monde multipolaire instanble. Au "nouvel ordre mondial" de George Bush (1991), fait de coopération internationale, de paix et de bonne entente, a succédé de facto un "nouveau désordre mondial". Les puissances dominantes de l'Occident ont donc mulitplié les interventions militaires dans les régions instables depuis la chute du mur de Berlin sans jamais parvenir à construire une hégémonie mondiale durable.

2. Les flux de la mondialisation dépassent aujourd'hui la capacité de contrôle et les pouvoirs de l'Etat-nation. Cette crise de la territorialité moderne est illustrée tant par le scandale des Panama papers que par les circulations au sein des réseaux terroristes. La mondialisation marchande, impulsée par les politiques des puissances capitalistes dominantes et prenant appui sur l'abolition virtuelle de la distance physique par la révolution informatique, cette mondialisation capitaliste toujours en cours semble avoir dépassé les pouvoirs nationaux. Elle est en outre indissociable d'une remise en cause du monopole étatique de la violence physique et symbolique (selon les défintions de M. Weber et P. Bourdieu) et d'une "géographie de la colère" et de la violence globalisée (Arjun Appadurai).

3. La crise de l'Etat-nation moderne est également une crise de sa légitimité au sein du corps politique. Les rapports entre les citoyens et l'Etat se sont transformés à un point tel que dans plusieurs pays capitalistes développés la distribution des ressources de la collectivité nationale (éducation, santé, infrastructures de communication, culture et patrimoine, logement, emploi, etc.) la majorité des citoyens pensent que leur gestion est meilleure par le marché que par la loi et les pouvoirs publics. Alors que la citoyenneté polique, les institutions parlementaires et l'Etat social régressent sans cesse devant l'expertise, les "marchés", le lobbying et les sondages, force est de constater que dans le contexte des crises multiples d'aujourd'hui, grandit le risque d'une tentation autoritaire/sécuritaire/nationaliste au sein du pouvoir.Il n'est pas anodin que Jurgen Habermas ait évoqué cet horizon pour l'Europe dès novembre 2011 (The Guardian): l'Europe post-démocratique.

Olivier Besancenot du NPA twittait le 30 juin dernier une citation d'actualité de Rosa Luxemburg: "Nous assistons à l'effondrement du vieux monde qui croule par pans entiers jour après jour". Effondrement sur la durée qui nous entraîne dans son sillage, nous plongeant dans ces horreurs et ces barbaries modernes qui ensanglantent le monde depuis 1914. Plus que jamais, il faut donc (a nouveau) travailler à "changer le monde" parce que ce "vieux monde" est en train de nous changer, rarement pour le meilleur, trop souvent pour le pire.

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