Prendre dates. Reconnaître l'événement

A quoi reconnaît-on que nous sommes en train de vivre un événement historique qui tranchera notre perception commune du temps entre un avant et un après ? Peut-on être certain de ce caractère irréversible, sans céder à l’illusion du nouveau inscrit dans la modernité elle-même ?

Une deuxième question que soulève le récit à chaud des journées de janvier 2015 que Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet construisent à quatre mains dans Prendre dates (Verdier, 2015) est celle de l’événementialité historique, sous l’angle de l’action contemporaine, et non plus du point de vue rétrospectif et scolastique.

A quoi reconnaît-on que nous sommes en train de vivre un événement historique qui tranchera notre perception commune du temps entre un avant et un après ? Peut-on être certain de ce caractère irréversible, sans céder à l’illusion du nouveau inscrit dans la modernité elle-même ? Comment reconnaître, par exemple, l'ampleur de la catastrophe qu' a été l'armistice du 17 juin 1940 au moment même où ces faits surviennent?

Essai monétaire de 5 francs. 1941. Source: www.gallica.bnf.fr Essai monétaire de 5 francs. 1941. Source: www.gallica.bnf.fr

Événement

L’événement s’inscrit dans les corps : son impact est littéralement physique alors que les faits habituels sont déjà incorporés et n’induisent aucun impact sur les acteurs contemporains. Impact physique : « Tout ça m’emmerde, pour le dire crûment, parce que ça m’est entré dans le corps directement hier, à la République, et que je ne suis pas au bord des larmes, je maugrée, râle, tempête, gueule » (souligné par nous, p. 47).

Les faits sociaux structurels qui relèvent de l’habitude et de la répétition quotidienne ne délimitent ni un avant ni un après puisqu’ils consacrent la reproduction du même ; y compris lorsqu’ils se donnent l’apparence de la nouveauté : la majorité des élections par exemple. « Prendre dates » désignerait donc cette prise de conscience que quelque chose s’est produit et que cela nous a fait entrer dans un monde qui n’est plus tout à fait le même, ni tout à fait différent de celui que nous avions connu jusque-là.

Au-delà de l’impact « physique » de l’événement, les auteurs posent la question de la portée sociale de cette expérience. Comment être sûr qu’il s’agisse d’une expérience partagée par nos contemporains alors que cela ne s’avère possible qu’après coup la plupart du temps ? Saisir l’événementialité d’un fait qui survient, pouvoir discriminer ce qui en relève et ce qui n’a rien d’un événement, voilà la condition nécessaire pour un penser/agir politique et des intelligences collectives aptes à se saisir du moment propice.

Comment fait-on donc pour s’assurer d’être face un tournant historique quand tous les différents "possibles latéraux" d’une situation telle que celle des 7-8-9-11 janvier n’ont pas été « abolis » par l’évolution historique elle-même qui prend dès lors des allures d’inéluctabilité (Pierre Bourdieu, Raisons pratiques, Le Seuil, 1994, p. 129) ? Comment en être sûr quand on sait que la plupart des acteurs historiques se méprennent à la fois sur eux-mêmes et sur les événements qu’ils vivent, à la manière d’un Louis XVI qui inscrit le 14 juillet 1789 dans son journal ce « Rien » lourd de sens ? C’est un des problèmes que soulève « la crainte [partagée] que tout bascule d’un coup dans une situation incontrôlable » en janvier 2015 (P. Boucheron et M. Riboulet, Prendre dates, p. 67-68).

L’intuition et l’expérience empirique ne sont pas à la hauteur face à ces situations. Elles ne suffisent pas en tous les cas pour construire une réponse à ces questions. Se fier à ce qu’on ressent, à ce qu’on voit autour de soi, ce qu’on entend dans son milieu ne fait que prolonger la sidération initiale dans la plupart de ces situations de conflit inédit. Wait and see. Pour d’autres, l’intuition sera la défense de « nos valeurs ». Défense inconditionnelle, de principe, quoi qu’il arrive et quelle qu’en soit l’issue. On reconnaît ici l’attitude de défense démocratique des masses du 11 janvier qui ont ainsi écrit une nouvelle page de l’histoire de la république.

Marche en hommage à Charlie Hebdo et aux victimes des attentats des 7, 8 et 9 janvier 2015. Place de la République, Paris, dimanche 11 janvier 2015. Source: Wikimedia Commons. © Sébastien Amiet Marche en hommage à Charlie Hebdo et aux victimes des attentats des 7, 8 et 9 janvier 2015. Place de la République, Paris, dimanche 11 janvier 2015. Source: Wikimedia Commons. © Sébastien Amiet

 

Violences politiques

Mais malgré tout, il demeure un danger lié à ce subjectivisme : l’expérience empirique et l’intuition de certains groupes risquent de comprendre de tels événements comme le tocsin qui légitime l’usage de la violence en politique. A l’extrême droite, plusieurs sonnent ce tocsin depuis 2015, ce qu'a reconnu par ailleurs officiellement Patrick Calvar (DGSI) en février 2016 lors de son audition devant la commission affaires étrangères du Sénat. A l’extrême gauche, la répression souvent sanglante du mouvement contre la loi travail au printemps 2016 et l'acharnement judiciaire des pouvoirs publics ont joué un rôle similaire. Le carré de tête des manifestations contre la loi El Khomri, certains groupes « autonomes » et « antifascistes » font usage d’une violence qui leur paraît tout à fait fondée en raison et en droit face aux forces de l’ordre. Au sein de l’État, cela se voit chez certains préfets, au ministère de l’Intérieur, à Matignon, à l’Élysée, dans le corps policier également, mais aussi parmi les juges et les procureurs. Les uns et les autres ne sont pas à placer sur un pied d’égalité. Violence des dominants et de l’État d’un côté, violence des dominés et exploités de l’autre.

Reste alors les outils théoriques développés par les sciences sociales depuis les années 1960. En voici un qui pourrait nous guider : l’idée « d’objectiver plus complètement le rapport objectif et subjectif à l’objet » (P. Bourdieu, Le sens pratique, Éditions de Minuit, 1980, p. 7). Ou bien : « Renonçant à l’illusion de la transparence de la conscience à elle-même et à la représentation de la réflexivité communément admise parmi les philosophes (…), il faut se résigner à admettre (…) que la réflexion la plus efficace est celle qui consiste à objectiver le sujet de l’objectivation » en utilisant « tous les instruments d’objectivation disponibles (enquête statistique, observation ethnographique, recherche historique) pour porter au jour les présupposés qu’il [le sujet connaissant] doit à son inclusion dans l’objet de connaissance. » (P. Bourdieu, Méditations pascaliennes, Éditions du Seuil, 2003 (1997), p. 24-25.)

Un exemple de statistique significative pour une telle objectivation serait par exemple la mise en relation de deux courbes dans un graphique : le nombre de balles tirées par les forces de l’ordre (tout corps confondu) avec le nombre de « scènes de guerre » transmises par les chaînes de télévision. Cela permettrait sans doute de montrer – mais c’est à vérifier – que les attentats de janvier 2015 ont marqué un tournant historique dans l’usage de la violence en France. De même, il serait utile pour nous prémunir des effets déformants dus à la position sociale des élites intellectuelles et médiatiques de construire un tableau comparatif des mots et des représentations employées par les différents journalistes, commentateurs et intellectuels mis en relation avec une mesure en volume des différents capitaux qu’ils possèdent. Dans l’autre partie du tableau, à côté, la perception des événements des échantillons de « ceux d’en bas » avec le volume de capital correspondant.

Valeurs et identités politiques face au djihadisme

Par ces procédés d’objectivation de nous-mêmes, nous sommes en capacité de forger des armes critiques pour nous prémunir de nous-mêmes et pour fonder une action politique en adéquation avec la situation contemporaine contre les adversaires de l'émancipation. De telles ressources critiques peuvent par exemple nous prémunir contre les penchants nationalistes inhérents à une situation de guerre où la celle-ci est posée en termes de « valeurs nationales ». Car il est bon de rappeler, à la suite de Georges Corm ou Daniel Bensaïd, que seule une lecture profane des conflits peut nous permettre de les comprendre.

Boucheron et Riboulet soutiennent que le programme des djihadistes est de porter la discorde et la guerre civile au cœur des sociétés démocratiques de l’Occident. Ils écrivent en ce sens : « Si le programme est bien celui-là (…) il ne devient réellement efficace qu’à partir du moment où les terroristes attaquent des cibles, et avec elles des valeurs, que nous croyons sincèrement vouloir défendre, mais qu’en réalité nous ne défendons plus parce que nous ne les aimons pas. Nous ne les aimons plus – ou plus exactement, parce que nous n’aimons rien d’autre en nous que de nous détester » (p. 114).

Ces « valeurs » risquent pourtant de nous mettre, au mieux, hors-jeu, au pire, à la remorque du nationalisme réactionnaire ou de l’État et de l'ordre établi. Que faire ? Il nous suffirait donc de nous aimer? All you need is love comme le dit si bien la chanson des Beatles ? Ou faudrait-il, pour défendre ces « valeurs » menacées, un État autoritaire, un (vrai) Chef, un gouvernement (de guerre), des mesures d'exception, etc., comme le réclament les droites radicales ? De même, la « défense de la République » qui reprend le discours officiel de l’État est contredite tous les jours par la loi du marché et la loi du plus fort, finissant ainsi par justifier l’ordre établi.

A l’inverse d’un nous national que nous chercherions à retrouver ou à faire renaître par la construction d’une nouvelle mythologie, il faut repartir  de la nation comme communauté imaginée et construite sur des rapports sociaux telle qu’elle nous a été donnée à voir par l’histoire sociale et culturelle de Gérard Noiriel, Benedict Anderson ou encore Eric Hobsbawm. L'histoire du XXe siècle et notre expérience contemporaine des années 1990 à nos jours ont tous deux montré - contre certaines illusions marxistes, libertaires ou libérales - que les nations ne sont ni solubles dans la mondialisation capitaliste ni dans le socialisme réel. La nation est une catégorie et un fait social qui est appelé à rester vivant dans les décennies à venir. L’appartenance de classe peut dès lors apparaître comme une boussole pour construire une nation politique sur les bases d’un socialisme et d’une démocratie radicaux. Au lieu d'une morale républicaine faisant office de béquille du capitalisme, la nation pourrait être refondée sur une identité politique de classe, à la manière du patriotisme antifasciste et internationaliste des années 1930-1950. Le regard de l’autre comme une variation de soi-même, et vice-versa, devient dans cette configuration nationale une passion joyeuse et l’internationalisme un devoir stratégique.

De quoi renouer avec ces résistants « étrangers » qui "criaient la France en s'abattant" et qui pouvaient écrire aux leurs avant d'être fusillés: "Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre/Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand (Louis Aragon, "Strophes pour se souvenir", 1955 dans Le roman inachevé, 1956).

Olga Bancic, dite Pierrette (1912, Kichinev (Roumanie) - 1944, Stuttgart (Allemagne)). Résistante FTP-MOI membre du groupe Manouchian, la seule femme du procès de l'Affiche rouge. Sous le pseudonyme de Pierrette, elle assurait le transport des armes et des munitions lors des actions. Elle fut par la suite chargée du dépôt des armements. Source: http://maitron-fusilles-40-44.univ-paris1.fr/spip.php?article15575 © Le Maîtron. Dictionnaire biographique des fusillés, guillotinés, exécutés, massacrés 1940-1944 Olga Bancic, dite Pierrette (1912, Kichinev (Roumanie) - 1944, Stuttgart (Allemagne)). Résistante FTP-MOI membre du groupe Manouchian, la seule femme du procès de l'Affiche rouge. Sous le pseudonyme de Pierrette, elle assurait le transport des armes et des munitions lors des actions. Elle fut par la suite chargée du dépôt des armements. Source: http://maitron-fusilles-40-44.univ-paris1.fr/spip.php?article15575 © Le Maîtron. Dictionnaire biographique des fusillés, guillotinés, exécutés, massacrés 1940-1944

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