Boussole militante

Comment militer aujourd'hui? La question se pose aujourd’hui avec force aux militant·e·s des mouvements sociaux et des gauches (associations, partis, syndicats, presse) car la crise globale en cours est un tournant majeur qui a radicalement changé les conditions de possibilité de l’activité militante. Esquisse d’une boussole faite de dix principes.

Les militant·e·s des mouvements sociaux et des gauches font actuellement une expérience analogue à ce qu'ont vécu les militant·e·s du mouvement ouvrier du début du XXe siècle en 14-18: dans les deux cas, du jour au lendemain, tout bascule, tout semble frappé d'incertitude et autour d'eux le repli sur soi apparait à première vue comme l'attitude la plus réaliste à tenir. Passée la sidération de l'événement, revient la réflexion.

Le 1er mai à Paris. Meeting de la rue de la Grange-aux-Belles et vue des militants en famille, 1912. Photographie de presse de l'agence Rol, Paris. Source: gallica.bnf.fr. Le 1er mai à Paris. Meeting de la rue de la Grange-aux-Belles et vue des militants en famille, 1912. Photographie de presse de l'agence Rol, Paris. Source: gallica.bnf.fr.

A quelle boussole peut-on se fier en ce temps incertain comme le nôtre aujourd’hui ?

Quels repères pratiques et éthiques peut-on se donner, individuellement, pour rester fidèle au quotidien à l’impératif de l’émancipation tel que le formulait il y a plus d’un siècle et demi Victor Hugo en écrivant dans Les Misérables (1862) : « Tenter, braver, persister, persévérer, s'être fidèle à soi-même, prendre corps à corps le destin, étonner la catastrophe par le peu de peur qu'elle nous fait, tantôt affronter la puissance injuste, tantôt insulter la victoire ivre, tenir bon, tenir tête ; voilà l'exemple dont les peuples ont besoin, et la lumière qui les électrise. »

Esquisse d’une boussole faite de dix principes.

1. Ne compter que sur ses propres forces : son collectif local et ses forces individuelles. Agir à partir de sa propre compréhension de la situation, ne rien attendre des différentes instances ou organisations pour agir. S’appuyer sur les liens de confiance et/ou d’amitié tissés auparavant dans les luttes et les campagnes menées ensemble.

2. Inventer sans cesse des pratiques nouvelles. Ne pas se lier les mains, ne pas avoir de plan préconçu. Epouser les contours de la situation présente. Ne jamais s’exposer en prenant des risques sans raison. Se protéger, avancer prudemment. S’approprier tous les moyens de lutte, y compris ceux qui semblent dérisoires, tant qu’ils correspondent aux ressources disponibles et permettent d’obtenir le maximum de résultats, sans compromettre l’horizon politique d’une émancipation individuelle et commune. Chercher à intervenir là où l’adversaire ne nous attend pas. Investir l’ensemble des sphères de la vie sociale et politique car partout des rapports de pouvoir et de domination existent. Cela implique donc de choisir son terrain d’action : aller au plus simple par rapport aux différentes contraintes de la vie de chacun.

3. Être convaincu·e de la légitimité de son action : qui ne sait pas prendre ne recevra rien, jamais. Prendre la parole, par exemple, la tenir et être convaincu que son point de vue est non seulement fondé en raison et en droit, mais aussi qu’il est absolument nécessaire, ici et maintenant, pour le bien commun.

4. Savoir utiliser les ressources que l’on a autour de soi : partir de ça, s’en contenter pour commencer et ne pas s’égarer plus loin. L’inventivité politique des gilets jaunes a consisté, entre autres, à un usage militant du smartphone.

5. Établir des objectifs simples qu’il est possible de répéter plusieurs fois par son activité pratique au quotidien. Militer signifie davantage une activité régulière, voire routinière, que chercher des actions d’éclat ou à « faire l’événement ».

6. Accepter l’impact limité de son activité locale. Comprendre qu’elle fait partie plus largement (dans sa ville, dans son pays, dans le monde) de luttes dont les dimensions et les potentialités sont révolutionnaires. Etre fidèle aux militant·e·s anonymes du monde entier : leur action nous oblige, tout autant que la nôtre nourrit leur propre action politique.

7. Chercher sans cesse à se lier à la multitude en étant attentif au langage employé, afin de rendre accessible ce qui est complexe ; afin de traduire dans la langue courante ce qui provient des différents univers savants. L’intelligence politique est celle qui n’abaisse pas la multitude mais celle qui lui fournit des outils pour s’élever à la hauteur de la complexité de la vie.

8. Être à l’écoute de la population, être attentif à l’impact de son action militante, qu’il soit positif ou négatif.

9. Agir en acceptant l’erreur, les imperfections et l’échec. Réfléchir pour agir mieux. Agir, tenter à nouveau. Réfléchir à nouveau, agir encore mieux. Rater à nouveau et à nouveau réfléchir. Refuser et écarter les critiques qui ne partagent pas cet horizon pratique.

10. Militer n’est pas une passion triste. Chercher à faire ce qui nous apporte du plaisir : pour soi-même, avec d’autres et pour d’autres.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.