Ces questions que nous pose la révolution tunisienne

Penser le monde à partir de cas limites est une démarche aujourd'hui reconnue et répandue dans les sciences sociales. Pourquoi alors ne pas penser le monde à partir de Kasserine en Tunisie? L'action des foules révolutionnaires en Tunisie soulève une série de questions qui éclairent les impasses auxquelles sont confrontées les gauches en Europe et dans le monde.

Kasserine: périphérie d'une périphérie. La localisation de la ville est en soi significative et mériterait d'être prolongée par une étude de sa situation par rapport aux différents flux de la mondialisation capitaliste en cours. La révolution tunisienne avait déjà soulevé à ses débuts plusieurs questions-clés pour les gauches à l’échelle du monde, tant au Nord qu’au Sud. Alors que l’opinion dominante pensait la révolution tunisienne éteinte, canalisée par les nouveaux équilibres post-révolutionnaires, de nouveaux affrontements sont survenus le 25 décembre dernier suite à l’immolation d’un jeune journaliste sans travail, Abderrazak Zorgui, faisant suite au mouvement "Qu'est-ce qu'on attend?" en janvier 2018.

Tout cela rappelle que les révolutions ne se réduisent pas à un événement fondateur qui commence et se termine avec une chronologie digne des manuels scolaires. Leurs temporalités sont plurielles, décalées, pleines de creux et de rebonds, de ruptures et de discontinuités, pleines de contretemps suivant l’expression de Daniel Bensaïd.

Mais les questions que l’action des foules révolutionnaires pose aujourd’hui au monde depuis la Tunisie sont également chargées des huit années d’expériences, de déceptions et de détours politiques qui nous séparent du début de ce processus en 2011.

État-nation

Paradoxalement, la révolution tunisienne a été portée dès ses débuts par des revendications populaires – « le pain, le travail, la liberté, la dignité » – qui cherchent leur réalisation au moyen d’une prise du pouvoir de l’État alors même que cette forme de pouvoir, c’est-à-dire celle de l’État-nation territorial, est remise en cause par l’intensification et la croissance sans précédent des flux de la mondialisation capitaliste depuis la chute du mur de Berlin.

Alors qu'en 1945 la reconstruction consacrait triomphalement l’État-nation comme le socle de l'organisation du monde, ce qu'illustre le préambule des Nations unies, le 11 septembre 2001 illustrait à sa manière, brutale et spectaculaire, l'irruption d'un monde interconnecté par des réseaux hors régulation étatique. L'anthropologue Arjun Appadurai évoquait en ce sens dans sa Géographie de la colère (2007) l'opposition actuelle entre des "systèmes vertébrés" (l'ordre étatique international) et des "systèmes cellulaires" (les réseaux transnationaux).

Préambule de la Charte des Nations unies. Source: Wikimedia Commons. © US National Archives and Records Administration. 1941-1945. Préambule de la Charte des Nations unies. Source: Wikimedia Commons. © US National Archives and Records Administration. 1941-1945.

A titre d’illustration, nous pouvons mettre en relation deux données; premièrement, le montant des transferts financiers de la diaspora tunisienne en direction de la Tunisie. Selon les données publiées par la Commission économique de l’Afrique des Nations unies, il s’élève en 2013 à 3,7 milliards de dinars tunisiens, soit 4,75% du PIB. Deuxièmement, les dépenses publiques de la Tunisie pour l’éducation en 2017 s’élèvent selon les données des Nations unies à 6,5% du PIB. Les deux données tournent autour de 5 à 6 % du revenu national, mais ce même ordre de grandeur recouvre une différence essentielle : la première est le résultat des micro-décisions des membres de la diaspora tunisienne à l’échelle du monde, alors que la seconde est le fruit d’une politique menée par les autorités publiques nationales. En généralisant cette comparaison, on saisit le poids déclinant de l’État-nation.

Et pourtant, s'emparer du pouvoir politique semble être l'objectif évident de toute révolution. En ce sens, on ne peut manquer de rappeler avec Bourdieu et Lénine que l’État est le champ par excellence où se cristallisent et s'affrontent les luttes des classes et les antagonismes d'intérêts. Bourdieu souligne en effet dans ses Raisons pratiques (1994) que le capital politique est une sorte de méta-capital qui se situe au-dessus des autres capitaux spécifiques dans le cadre de la modernité, rejoignant d’une certaine façon la formule de Lénine faisant de la politique une « expression concentrée de l'économie ».

La révolution tunisienne pose donc une question d’échelle pour l’action politique révolutionnaire : si une révolution s’empare du pouvoir de l’État national alors que ce dernier décline, comment concrétiser le cœur des revendications populaires et asseoir institutionnellement et durablement l’émancipation tant recherchée ? Problématique ancienne, posée dès le Manifeste du parti communiste (1848) en écho aux questions brûlantes des révolutionnaires européens des années 1840; problématique qui parcourt les procès-verbaux et les résolutions des différentes Internationales jusqu’aux forums sociaux mondiaux des années 1990 et 2000.

"Les travailleurs n'ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à gagner" Karl Marx et Freidrich Engels. Affiche révolutionnaire à l'occasion du 1er mai, Moscou, 1919. Source: wikirouge.net. "Les travailleurs n'ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à gagner" Karl Marx et Freidrich Engels. Affiche révolutionnaire à l'occasion du 1er mai, Moscou, 1919. Source: wikirouge.net.

Emplois

D’autre part, sur le plan économique, les huit années de la Tunisie post-révolutionnaire montrent le maintien d’un chômage de masse dans le cadre de l’économie existante. Comment créer de l’emploi pour ces millions de travailleurs qui en cherchent ?

Officiellement, suivant les chiffres retenus par les Nations unies, le taux de chômage de la Tunisie s’élevait en 2005 et en 2010 à 13% de la population active et en 2017 il était estimé à 14,6%, soit environ 600 000 personnes sur les 4 119 000 travailleurs officiels enregistrés par les autorités (sur une population totale de 11,5 millions en 2017).

Une telle question n’est pas sans avoir de nombreux échos dans les pays capitalistes développés du Nord où les chômeurs se comptent par millions depuis des décennies. Derrière les gains de productivité qui entretiennent la croissance économique aujourd’hui on retrouve l’élimination du travail humain par des robots, des algorithmes et plus généralement des machines. Le chômage de masse apparaît donc aujourd’hui comme la norme pour un monde où le capitalisme s’est imposé au fil des défaites en horizon indépassable de notre temps.

La mesure marchande de la richesse apparaît à notre époque plus misérable que jamais : pour ces millions de travailleurs littéralement « expulsés » du marché du travail, comme le soutient la sociologue Saskia Sassen dans Expulsions (2016), mais aussi pour la nature, qui n’ont plus guère de place dans le monde défini par les normes de rentabilité du capital.

Couverture du livre de Saskia Sassen. Couverture du livre de Saskia Sassen.

Cette impasse économique, en Tunisie mais aussi dans le reste du monde, appelle la réinvention d’une économie capable d’assurer le progrès social et la satisfaction des besoins du plus grand nombre. Et c’est manifestement ici que s’arrête le consensus parmi les critiques du libéralisme dominant car aucun contre-modèle ne peut aujourd’hui jouer le rôle qu’a joué à l’échelle du monde le modèle soviétique d’économie administrée et planifiée de la fin des années 1930 aux années 1970. De fait, il faut improviser avec ce qui se trouve sous la main, en suivant les multiples voies possibles d'une alternative au capitalisme.

Programme

L’impasse économique n’est pas sans lien avec les ambiguïtés politiques de la révolution tunisienne : « le pain, le travail, la liberté et la dignité » oui, mais comment ? L’art de la politique semble être logé dans ce comment. Dans cet art stratégique, les Tunisiens avancent en tâtonnant et en improvisant tout autant que les autres mouvements subalternes dans le monde, au Nord comme au Sud.

Force est de constater que les mouvements sociaux et les partis radicaux de gauche qui ont prétendu vouloir changer le monde (pour le meilleur) mais qui ont été changés (pour le pire) par ce dernier sont bien plus nombreux que l’inverse. La « révolution bolivarienne » au Venezuela, l’expérience du gouvernement Syriza en Grèce, l’échec relatif des mouvements des places (Tahrir, Puerta del Sol, Syntagma, Taksim, Nuit debout) en offrent quelques exemples.

L’ensemble de ces expériences rejoignent l’expérience de la révolution tunisienne où se fait sentir l’absence d’un programme politique révolutionnaire cohérent et partagé pour guider les luttes d’émancipation en fonction des paramètres contemporains du XXIe siècle. En résumant à l’extrême, nous pourrions dire que jusqu’à présent, deux grands modèles ont nourri les révolutions des XIXe et XXe siècles : 1789 et 1917. La révolution iranienne de 1979 est la seule à faire exception. Le lexique de la révolution tunisienne, c’est-à-dire « le pain, le travail, la liberté et la dignité », la rapproche en ce sens de 1789 et de ses déclinaisons jusqu’en 1848.

Tir tendu de grenade à gaz lacrymogène par la police, Tunis, 14 janvier 2011. Début de la révolution tunisienne. Source: Wikimedia Commons. Tir tendu de grenade à gaz lacrymogène par la police, Tunis, 14 janvier 2011. Début de la révolution tunisienne. Source: Wikimedia Commons.

Il s’avère pratiquement impossible, pour l’instant semble-t-il, pour les acteurs de la révolution tunisienne d’imaginer de nouveaux rapports sociaux et de nouvelles institutions pour concrétiser les grandes revendications populaires, comme l’avaient fait par exemple les révolutionnaires de 1905-1923 autour des conseils ouvriers ou comme l’avaient fait les élites révolutionnaires des peuples colonisés à travers les guerres de libération nationales menées dans les campagnes hors d’atteinte par le pouvoir impérial.

Organisation

Comment s’organiser politiquement ? Comment organiser la délégation politique de manière à éviter les effets de bureaucratisation et de dépossession de la base par le sommet de l’appareil ?

La spontanéité et le poids bien plus grand de l’individu apparaissent dans l’expérience tunisienne comme les corollaires d’une population ayant un niveau d’éducation scolaire et un accès à l’information et aux moyens de communication bien plus élevés que dans les révolutions du XXe siècle.

La problématique du célèbre Que faire ? de Lénine refait donc surface un siècle plus tard dans un contexte radicalement différent. Le modèle d’un parti d’avant-garde réunissant des cadres formés et rompus à une discipline de fer aboutit non pas aux succès qu’avaient connus jadis les partis communistes au XXe siècle mais le plus souvent à des courants isolés, sectaires et sans influence politique réelle. Les gauches radicales auraient tout intérêt à réinventer leurs pratiques militantes et d’organisation en suivant de près les événements en Tunisie. Car à moins de se réinventer, lever le poing et chanter l’Internationale risquent de devenir – si ce n’est pas déjà le cas – des rituels d’un folklore pittoresque sans signification réelle.

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