Potlachs politiques

S'il est courant d'associer l'Essai sur le don de Marcel Mauss à une critique de l'utilitarisme inhérent à la modernité, il est plus rare d'y puiser des outils théoriques concernant les fondements de l'autorité politique. Une lecture de Mauss suggérée par l'historien Carlo Ginzburg permet ainsi de le confronter à la violence révolutionnaire des bolcheviks tout comme au néolibéralisme actuel.

L'Essai sur le don et son projet

Claude Lévi-Strauss a longtemps imposé l'interprétation dominante de l'Essai sur le don de Marcel Mauss (1872-1950), composé entre 1905 et 1925. Lévi-Strauss insistait dans son "Introduction" à l'Essai de M. Mauss sur les cohérences et les structures des sociétés. Carlo Ginzburg propose une autre interprétation qui fournit de la matière à penser à tous ceux intéressés par la conflictualité politique. En inscrivant son interprétation de Mauss dans une série de lectures et de problématiques contemporaines du fameux Essai sur le don (1925), l'historien italien insiste sur "la tradition de deux qui ont tenté de comprendre la société à la lumière de ses déchirements: Hobbes, Rousseau, Hegel" (Carlo Ginzburg, "Lectures de Mauss", Annales HSS, novembre-décembre 2010, no. 6, p. 1317).

Carlo Ginzburg en 2013. Source: Wikimedia Commons. © Claude Truong-Ngoc Carlo Ginzburg en 2013. Source: Wikimedia Commons. © Claude Truong-Ngoc

Lorsque M. Mauss ré-élabore le potlach de Frantz Boas, il l'interroge avec la problématique de la reconnaissance de Rousseau, puisée dans l'Émile (1762). "Le coeur ne reçoit de lois que de lui-même; en voulant l'enchaîner, on le dégage, on l'enchaîne en le laissant libre" (Émile cité p. 1309). Ou bien: "Il n'y a point d’assujettissement si parfait que celui qui garde l'apparence de la liberté" (Émile cité p. 1310). Cela s'inscrivait dans un vaste projet ambitieux de comparaison des sociétés humaines sans liens historiques documentés, à partir des enquêtes de terrain ethnographiques. C'est ainsi que M. Mauss s'intéressait au potlach des populations indigènes de la côte nord-ouest du Pacifique, étudiées par Franz Boas dans les années 1890: il s'agissait d'une compétition entre chefs indigènes fondée sur la distribution ostentatoire des biens (pouvant aller à la limite extrême de la destruction) au sein de la population. De même pour le kula, vaste circuit d'échanges gratuits dans l'archipel des îles Trobiand, étudié par Bronislaw Malinowski. M. Mauss poursuivait donc, suivant le titre de son Essai dans une première version finalement écartée, l' Étude générale des formes et raisons de l'échange dans les sociétés archaïques. Du don et en particulier de l'obligation à rendre les présents.

Marcel Mauss Marcel Mauss

Bolchevisme

M. Mauss présente l'intérêt d'un "intellectuel spécifique" affichant ses convictions socialistes dans l'Humanité de Jean Jaurès jusqu'en 1920 puis dans Le Populaire, donnant des cours à la Bourse du travail, mais qui refuse le prophétisme politique de son temps au nom de la raison critique propre aux sciences sociales.

Confronté à 1917 puis à l'action du gouvernement bolchevik dans la guerre civile qui s'ensuivit en Russie, M. Mauss établit un parallèle entre les bolcheviks au pouvoir et sa théorie de la reconnaissance et de l'autorité politique. C'est ainsi qu'il critique la brutalisation de la société par les bolcheviks qui font usage de la violence pour s'imposer et imposer leur programme sans tenir compte, à ses yeux, du droit, de la légitimité et de la reconnaissance. La politique est cet art d'orienter consciemment ce qui constitue la vie en commun, ce qui fonde la société, et, dans cette interprétation de M. Mauss, ce qui permet à la force et la contrainte de la loi d'être reconnue par le peuple. D'où le questionnement de M. Mauss sur "La force des choses" (l'un des chapitres de l'Essai sur le don): il n'y a pas de société sans contrainte, force ou coercition, donc "Dans les choses échangées au potlach, écrit Mauss, il y une vertu qui force les dons à circuler, à être données et être rendus" (p. 1314).

M. Mauss écrit dans ses "Observations sur la violence. Contre la violence. Pour la force", La vie socialiste (5 mars 1923): "Le crime et la faute du bolchevisme, c'est de s'être imposé au peuple et d'avoir molesté même la classe ouvrière dont le gouvernement se dit issu, d'avoir meurtri toutes les institutions sociales qui eussent pu être la base de l'édifice. Nous ne voulons donc pas de la force qui s'impose contre le droit ou sans le droit. Mais nous ne renonçons pas à mettre la force au service du droit" (p. 1314).

Lénine passant en revue des troupes sur la place Rouge, Moscou, 1919. © Roger-Viollet. Lénine passant en revue des troupes sur la place Rouge, Moscou, 1919. © Roger-Viollet.

A cette critique de la dictature du prolétariat bolchevik fait écho ce passage de l'Essai sur le don (1925): "Le potlach, la distribution des biens est l'acte fondamental de la "reconnaissance" militaire, juridique, économique, religieuse, dans tous les sens du mot. On "reconnaît" le chef ou son fils et on lui devient "reconnaissant"" (p. 1307). Pouvoir qui s'institue par des relations d'échange en tant que pouvoir légitime de droit, par le consentement de ceux qui sont gouvernés. Ceux-là se trouvent obligés de rendre les présents qu'ils ont reçus. Lénine - et les bolcheviks - fait plutôt table rase selon M. Mauss. Aucun échange n'est à l'origine de l'institution du pouvoir des soviets: la terre, le pain et la paix ont tous trois été "repris" par le communisme de guerre (1918-1921) et seule la Nouvelle politique économique (NEP) permet d'asseoir le régime en 1921-23. La bureaucratie des nepmen devient la fondation du régime né en Octobre.

Potlachs du XXe siècle

Parallèlement, le "court XXe siècle" ouvert par la révolution russe voit l'instauration d'un rapport de forces à l'échelle mondiale jusqu'aux récessions des années 1970 qui offre la possibilité de la social-démocratie européenne et des politiques keynésiennes de redistribuer les gains de la croissance économique au sein de la population. Au cours de l'"âge d'or du capitalisme" (Angus Maddison) entre 1945 et 1974 - les "Trente glorieuses" de Jean Fourastié en France - nous observons l'apogée de l'autorité sociale et politique de l'Etat-nation moderne, consentie et reconnue pleinement par la société civile. C'est notamment la grille de lecture proposée par Eric Hobsbawm dans L'Empire, la démocratie et le terrorisme (2009).

Affiche de la Sécurité sociale en 1945. Source: http://communication-securite-sociale.fr/securite-sociale-70ans/affiches-illustrations/ Affiche de la Sécurité sociale en 1945. Source: http://communication-securite-sociale.fr/securite-sociale-70ans/affiches-illustrations/

Ce qui est également intéressant avec le schéma interprétatif de M. Mauss est qu'il offre également une clé de lecture de notre présent néolibéral. Car, à l'inverse de la redistribution keynésienne et/ou social-démocrate, le néolibéralisme des quarante dernières années pourrait être décrit comme un potlach inversé, c'est-à-dire comme un ensemble de relations de dépossession visant l'accumulation. C'est notamment l'idée théorisée par David Harvey autour du concept d'"accumulation par dépossession" pour rendre compte des différentes prédations économiques connues depuis le triomphe de Reagan et Thatcher. Le potlach ré-élaboré par M. Mauss était source d'instauration d'une autorité politique consentie par le biais d'échanges et de redistributions, alors que dans le potlach en négatif qu'est le néolibéralisme la société politique et le politique s'effritent et s'atomisent car l'autorité politique apparaît comme étant usurpée au profit d'un projet de dépossession du plus grand nombre et au profit de l'accumulation sans bornes d'une minorité.

Comme tout classique, Mauss fait l'objet d'une pluralité de lectures. Sa lecture politique toutefois semble être plus intéressante que sa la lecture académique ou savante car elle en révèle des potentiels critiques plus vastes. Au lieu d'être classé, de manière assez convenue, comme un socialiste "modéré" face aux communistes au début des années 1920, on pourrait plutôt le voir comme une ressource critique pour penser les apories du mouvement ouvrier révolutionnaire de "l'âge des extrêmes" (E. Hobsbawm). Il s'agit là d'un projet critique d'actualité pour tenter faire le bilan des mouvements d'émancipation du XXe siècle. Ensuite, il n'a rien d'une capitulation à l'ordre établi et rejoint, par exemple, la critique contemporaine de Rosa Luxemburg à l'égard des bolcheviks. Au présent, l'anthropologie de Mauss est une critique sans détour d'une loi du marché qui cherche à attribuer une valeur d'échange à toute chose, y compris l'incommensurable. Mesure misérable des rapports sociaux disait Marx dans ses Manuscrits de 1857. Potlach inversé de la privatisation du monde.

 

 

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