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Billet de blog 7 juillet 2025

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Pierre Poivre et les épices de l'Indonésie

Pierre Poivre, botaniste et administrateur français du XVIIIe siècle, a bravé le monopole néerlandais sur les épices en Indonésie. Par des expéditions secrètes, il introduit girofle et muscade aux colonies françaises, mêlant passion scientifique et logique coloniale.

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Pierre Poivre et les épices de l'Indonésie : une histoire de passion, de botanique et de résistance au monopole colonial

Le nom de Pierre Poivre (1719–1786) évoque à la fois l'exploration botanique, l'économie coloniale, et la lutte contre les monopoles sur les épices. Né à Lyon, ce missionnaire devenu administrateur colonial et naturaliste français joue un rôle fondamental dans l'histoire du commerce mondial des épices — un commerce qui, depuis des siècles, était dominé par les puissances européennes en Asie du Sud-Est, en particulier dans les îles aujourd’hui appelées l’Indonésie.

Contexte historique : les épices et l’archipel indonésien

Depuis le XVe siècle, l'archipel des Moluques — aussi appelées « îles aux épices » — était le centre névralgique de la production de muscade, de clou de girofle et de noix de muscade. Ces produits rares et précieux motivaient l'exploration maritime, les conquêtes coloniales, et la rivalité entre puissances européennes : les Portugais, les Espagnols, les Hollandais, puis les Anglais et les Français.

Au XVIIe siècle, les Néerlandais, par l'intermédiaire de la Vereenigde Oost-Indische Compagnie (VOC), établissent un monopole brutal sur ces produits. Ils contrôlent la production en limitant la culture des épices à certaines îles (comme Ambon et Banda), et détruisent systématiquement les plants cultivés ailleurs, imposant un contrôle strict sur les populations locales.

Pierre Poivre : un esprit libre contre le monopole

C'est dans ce contexte que Pierre Poivre s'engage. Lors de ses voyages en Asie dans les années 1740 et 1750, notamment en Chine, en Cochinchine (Vietnam du Sud actuel) et dans l’archipel malais, il découvre la richesse botanique de la région. Il est fasciné par les épices, mais aussi révolté par la violence du monopole hollandais qui empêche leur diffusion.

Son objectif devient alors clair : briser le monopole néerlandais sur les épices, en particulier sur le clou de girofle et la muscade, et les acclimater dans d'autres colonies françaises comme l'Île de France (Maurice) et l’Île Bourbon (La Réunion).

Les expéditions audacieuses vers l'Indonésie

Entre 1750 et 1769, Poivre organise des expéditions secrètes dans l’archipel indonésien, notamment vers les Moluques. Malgré les interdictions néerlandaises, il parvient à obtenir clandestinement des plants de girofliers et de muscadiers. Il emploie parfois des moyens détournés : pots de fleurs dissimulés, complicité avec des populations locales, pots-de-vin.

Ses efforts aboutissent : il réussit à introduire ces épices dans les îles françaises de l’océan Indien, inaugurant une nouvelle ère dans le commerce colonial français. Cette réussite botanique et économique aura des conséquences importantes pour la diffusion des cultures tropicales et l’émancipation partielle de la France face aux monopoles hollandais.

Un regard critique sur le colonialisme

Bien que Pierre Poivre soit souvent célébré comme un pionnier de l’écologie tropicale et un visionnaire de l’économie agricole, il reste néanmoins un acteur du système colonial. Son engagement pour la liberté du commerce ne s’inscrit pas dans une perspective de justice pour les peuples autochtones, mais dans la logique de rivalité entre empires.

Il dénonçait la violence du monopole, mais non pas la violence coloniale elle-même. Les épices restaient destinées aux marchés européens, et leur culture transplantée continuait de s’appuyer sur le travail forcé et les structures d’exploitation des colonies.

Héritage et mémoire

Aujourd'hui, le nom de Pierre Poivre est associé à plusieurs lieux à l’Île Maurice et à La Réunion, mais il reste peu connu du grand public. Dans le contexte indonésien, il symbolise une tentative de déséquilibrer le pouvoir néerlandais, sans pour autant remettre en question le système impérial global.

Les populations autochtones des Moluques, elles, ont été les principales victimes de cette lutte commerciale entre empires européens. Leur savoir ancestral, leurs terres et leur vie ont été instrumentalisés, et leur voix largement absente des récits européens.

Conclusion

L’histoire de Pierre Poivre en Indonésie est une histoire de paradoxes : celle d’un homme éclairé et passionné, combattant un monopole au nom du progrès, mais sans jamais contester les fondements du colonialisme. Son passage dans l’archipel indonésien témoigne à la fois de la richesse botanique de cette région et des ravages de l’exploitation impérialiste. Une mémoire critique s’impose aujourd’hui pour recontextualiser cet héritage dans une histoire partagée entre botanique, commerce, domination et résistance.

Comme l’écrivait lui-même Pierre Poivre dans ses Voyages d’un philosophe :

« Il est rare qu’un peuple fasse le commerce d’un autre sans le dominer. »

Cette citation illustre à merveille la conscience lucide qu’avait Poivre des mécanismes de pouvoir qui régissaient le commerce colonial, même s’il en fut lui-même un acteur.

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