Dipa Arif

Collaborateur de Justice et Paix France, militant des droits humains, observateur indépendant et autodidacte passionné de la vie politique indonésienne.

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Billet de blog 22 septembre 2025

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Borobudur, Medan et les temples brûlés

En Indonésie, la communauté bouddhiste se heurte encore à certaines limites : Borobudur, haut lieu spirituel, est surtout géré comme site touristique, un projet de vihara à Medan Deli suscite des réticences, et l’affaire Meliana rappelle des tensions passées. Un pluralisme proclamé mais encore fragile.

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Borobudur, Medan et les temples brûlés : l’épreuve du pluralisme religieux en Indonésie

On dit souvent de l’Indonésie qu’elle est un modèle de diversité, une mosaïque d’îles, de cultures et de religions unies par le Pancasila. Mais au-delà du récit officiel, une autre réalité se dessine : celle d’une minorité bouddhiste qui, malgré son héritage prestigieux, voit ses droits restreints, ses lieux contestés, parfois même détruits. Trois affaires récentes le rappellent brutalement : le temple de Borobudur, les manifestations contre la construction d’un vihara (temple bouddhiste) à Medan Deli, et l’affaire Meliana à Tanjung Balai qui s’était soldée par l’incendie de plusieurs monastères.

Borobudur : un sanctuaire transformé en billetterie

Que penser d’un pays qui possède le plus grand monument bouddhiste du monde mais qui empêche ses fidèles d’y accéder librement ? À Borobudur, les pèlerins doivent payer un ticket, se soumettre à des démarches administratives et parfois attendre l’approbation des autorités pour prier dans un lieu pourtant sacré depuis des siècles.

L’État indonésien traite Borobudur comme une ressource économique, avant d’en reconnaître la valeur spirituelle. On n’imaginerait pas, en France, exiger des catholiques qu’ils achètent un billet pour assister à la messe à Notre-Dame de Paris. Là-bas, l’État est propriétaire, certes, mais il confie la gestion cultuelle à l’Église et garantit l’accès gratuit aux fidèles. Pourquoi l’Indonésie n’en ferait-elle pas autant pour ses bouddhistes ?

Medan Deli : quand un vihara dérange le voisinage

Plus au nord, à Medan Deli, l’actualité récente est venue confirmer l’ampleur du problème. Des dizaines d’habitants se sont rassemblés devant le bureau du camat (chef de district) pour refuser la construction d’un vihara et d’une fondation sociale. Leur argument ? « Il n’y a pas de communauté bouddhiste ici. » Certains ont même brandi la menace d’un conflit « SARA » (ethnique, religieux, racial, intergroupe) pour justifier leur rejet.

Cet épisode, anodin en apparence, révèle une logique inquiétante : la liberté religieuse conditionnée à la taille d’une communauté locale. Or, le droit de culte ne devrait pas être une question de majorité ou de minorité, mais un principe inaliénable.

Tanjung Balai : l’affaire Meliana et la peur du blasphème

Il faut se souvenir du cas de Meliana, cette femme bouddhiste condamnée en 2018 pour avoir osé se plaindre du volume sonore d’un haut-parleur de mosquée. Son commentaire, pourtant banal, avait enflammé les esprits : des émeutes éclatèrent, des viharas incendiés. Meliana écopa de dix-huit mois de prison, tandis que les auteurs des violences restaient largement impunis.

Cet épisode n’était pas un accident isolé, mais le symptôme d’un déséquilibre : le poids de la majorité religieuse capable de dicter les limites du tolérable, au détriment des minorités.

Un pluralisme proclamé mais fragile

Ce triptyque – Borobudur muséifié, Medan Deli en rébellion, Tanjung Balai en flammes – dessine une même réalité : la liberté religieuse des bouddhistes en Indonésie reste précaire. Les textes constitutionnels proclament l’égalité, mais la pratique est entravée par :

  • la bureaucratie,
  • la pression sociale,
  • et parfois la violence pure et simple.

Le paradoxe est cruel : l’Indonésie aime montrer au monde Borobudur comme une vitrine culturelle, mais refuse aux bouddhistes l’usage libre de leur propre patrimoine.

Pour une réconciliation du patrimoine et de la foi

Ce n’est pas seulement une question de tourisme ou d’économie, mais une question de justice. Si la France peut concilier patrimoine national et usage cultuel, pourquoi pas l’Indonésie ? Si un édifice peut être à la fois site historique et lieu de prière, pourquoi Borobudur serait-il condamné à n’être qu’un musée payant ?

De même, si la liberté de culte est garantie par la constitution, pourquoi faudrait-il demander la permission d’un voisin pour construire un temple ?

Le test du pluralisme

L’Indonésie est mise à l’épreuve. Son pluralisme ne se mesure pas dans les discours officiels mais dans la capacité de ses institutions à protéger les minorités. Laisser les bouddhistes prier librement à Borobudur, défendre le droit d’ériger un vihara à Medan, rendre justice aux victimes des émeutes de Tanjung Balai : voilà le véritable test.

Car un pays ne se juge pas seulement à la grandeur de ses monuments, mais à la place qu’il accorde à ceux qui y prient en silence.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.