La mémoire violée : quand Fadli Zon parle trop, et l’Indonésie se tait trop longtemps
Jakarta, juin 2025. Il a suffi d’une phrase. Une seule déclaration de Fadli Zon, tout juste nommé ministre de la Culture, pour que l’Indonésie sursaute — ou du moins, fasse semblant. Car ce n’est pas la première fois que l’on cherche à effacer l’horreur de mai 1998, ces jours sombres qui ont précédé la chute de Soeharto. Ce qui scandalise aujourd’hui, c’est l’indécence de cette négation lorsqu’elle émane d’une institution censée porter la mémoire nationale et honorer ses blessures.
« Y a-t-il eu des viols de masse ? Vraiment ? Qui a dit cela ? Il n’y a jamais eu de preuve à ce sujet », a-t-il lancé, lors d’une interview diffusée le 10 juin.
Avec cette phrase, Fadli Zon n’a pas seulement insulté les victimes. Il a prononcé une trahison. Une gifle à l’Histoire. Une gifle à cette mémoire vive que l’Indonésie tente depuis des années d’enterrer dans un silence aussi épais que complice. Mais la question que tout le monde évite soigneusement de poser est la suivante : pourquoi Fadli Zon peut-il dire cela sans craindre la destitution ?
Parce qu’il est protégé. Par le système. Par le silence. Par les coupables.
Fadli Zon ne parle pas seulement pour lui. Il est le porte-voix inconscient d’un système qui redoute que la vérité ne remonte. Car si l’on accepte une fois pour toutes que les viols massifs de 1998 ont bien eu lieu, alors il faut poser une autre question : qui les a ordonnés ? Qui les a couverts ? Qui les a protégés ? Et c’est là que les lignes de fracture deviennent dangereuses pour les puissants.
On le sait. L’armée était impliquée. Des milices ont été utilisées. Des civils ciblés — surtout des femmes d’origine chinoise. Des témoins ont parlé. Des rapports ont été publiés. Et pourtant, aucun général n’a été jugé. Aucune enquête sérieuse n’a été prolongée. Pire : les noms des suspects planent toujours dans les hautes sphères de l’État. Et si aujourd’hui Fadli Zon nie, ce n’est pas un accident : c’est un test de résistance.
Jusqu’où peut-on aller dans le mensonge sans provoquer la colère du peuple ?
Apparemment, très loin.
Fadli Zon ne sera pas renvoyé. Et tout le monde le sait.
Les activistes le dénoncent. Les étudiants crient. Les journalistes grattent. Mais le pouvoir reste sourd. Car le renvoyer, ce serait ouvrir la boîte de Pandore. Ce serait admettre qu’un ministre peut être sanctionné pour avoir nié un crime reconnu. Et cela ouvrirait un précédent : qu’en est-il alors des présidents, des ministres de la Défense, des anciens généraux… qui, eux, semblent trempés jusqu’au cou dans ces crimes
Derrière Fadli Zon, c’est tout un échafaudage de mensonges d’État qui tient en équilibre. Le faire tomber, c’est risquer de voir s’effondrer ce château de sable où l’Indonésie prétend bâtir sa démocratie.
Et le peuple ? Il paie déjà !
Ceux qui ont cru au mythe du changement. Ceux qui ont voté pour un nouveau départ. Ceux qui espéraient qu’avec un président "civil", les blessures de 1998 seraient enfin reconnues, pansées, guéries. Ceux-là se rendent compte aujourd’hui que l’amnésie est devenue doctrine d’État.
Car soyons clairs : ce régime, issu des urnes mais nourri d’impunité, n’a jamais eu l’intention de rendre justice. Il a été élu sur la base d’une promesse de continuité, pas de réparation. Le choix de placer un personnage comme Fadli Zon à la Culture n’est pas une erreur : c’est une provocation. Un doigt d’honneur aux survivantes. Une façon de dire : "Nous écrivons l’histoire, et vous n’êtes qu’une rature gênante."
Une leçon d’apathie nationale
L’Indonésie découvre aujourd’hui le prix de son indifférence. Elle réalise, un peu tard, qu’un peuple qui tolère qu’on salisse sa mémoire est un peuple condamné à revivre ses tragédies. L’apathie citoyenne, les votes faciles, les silences gênés... tout cela a contribué à construire un mur entre la vérité et la justice.
Et Fadli Zon ? Il restera. Il sourira. Il publiera encore un tweet sarcastique ou un poème nationaliste creux. Il participera à la réécriture de l’histoire comme si de rien n’était. Car dans l’Indonésie d’aujourd’hui, la vérité ne fait pas carrière. Le mensonge, lui, mène aux sommets.
Mais la question demeure : jusqu’à quand ?
https://www.ucanews.com/news/indonesian-ministers-mass-rape-denial-during-1998-riots-slammed/109361