Dipa Arif

Collaborateur de Justice et Paix France, militant des droits humains, observateur indépendant et autodidacte passionné de la vie politique indonésienne.

Abonné·e de Mediapart

485 Billets

0 Édition

Billet de blog 29 juin 2025

Dipa Arif

Collaborateur de Justice et Paix France, militant des droits humains, observateur indépendant et autodidacte passionné de la vie politique indonésienne.

Abonné·e de Mediapart

Le projet "Nasakom" de Sukarno : De la jeunesse à la chute

Le projet "Nasakom" de Sukarno, né d’une volonté d’unir nationalisme, religion et communisme, a marqué l’histoire politique indonésienne. Malgré sa chute violente après 1965, il laisse un héritage complexe. Cette analyse explore ses origines, son échec, et ses traces dans la politique indonésienne contemporaine.

Dipa Arif

Collaborateur de Justice et Paix France, militant des droits humains, observateur indépendant et autodidacte passionné de la vie politique indonésienne.

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le projet "Nasakom" de Sukarno : De la jeunesse à la chute

Le concept de "Nasakom", une abréviation des mots Nasionalisme (nationalisme), Agama (religion) et Komunisme (communisme), a émergé dans les années 1960 sous la présidence de Sukarno, l’un des fondateurs de la République d’Indonésie. Il fut l’architecte d'une idéologie politique qui visait à unir les forces apparemment opposées pour construire un État fort et souverain. Ce projet était à la fois une réponse aux défis internes de la jeune nation indonésienne et un moyen d'affirmer son indépendance vis-à-vis des influences coloniales occidentales et des puissances étrangères. Mais derrière cette initiative se cachaient également des tensions et des contradictions qui, au final, précipitèrent la chute de Sukarno et la fin de l'ère "Nasakom".

Le rôle de Sukarno et de sa jeunesse dans la formulation de Nasakom

Sukarno n'était pas simplement un dirigeant politique; il était un visionnaire, forgé dans la lutte anticoloniale. Jeune homme, il a été imprégné des idées de nationalisme et d’unité, inspiré par des mouvements mondiaux de décolonisation et les idéologies progressistes de l'époque. Son expérience à l’Institut Technologie de Bandung (en Indonésie) a renforcé sa volonté d’incarner un leader capable de réunir les diverses forces sociales, culturelles et idéologiques de l’archipel.

Lors de ses premières années de leadership, Sukarno adopte une approche pragmatique et inclusive pour consolider son pouvoir. C'est ainsi que le "Nasakom" trouve son origine : l'idée de forger une alliance entre les trois grands courants idéologiques du pays : le nationalisme (représenté par le PNI – Parti Nationaliste Indonésien), l'islam (représenté par les mouvements islamiques) et le communisme (particulièrement le PKI – Parti Communiste Indonésien).

L'une des clés de la réussite initiale de "Nasakom" fut la capacité de Sukarno à équilibrer ces forces antagonistes au sein du gouvernement. Le PNI, dirigé par Sukarno lui-même, portait l'idéalisme nationaliste; le PKI, fort de ses millions de membres, représentait les aspirations prolétariennes et anticoloniales, tandis que l'Islam incarnait les valeurs traditionnelles et spirituelles du pays.

Les tensions internes et la montée de l'autoritarisme

Cependant, à mesure que l'Indonésie se stabilisait sur le plan diplomatique, les contradictions internes du projet "Nasakom" devenaient de plus en plus évidentes. Les communistes, soutenus par Sukarno, se retrouvaient en position de plus en plus dominante, ce qui inquiétait les milieux militaires et les élites politiques traditionnelles. De même, les tensions entre les valeurs du nationalisme, de l’islam et du communisme devenaient de plus en plus irréconciliables.

Dans ce contexte, Sukarno se retrouva de plus en plus isolé. Le présumé coup d’État du 30 septembre 1965, mené par des éléments du PKI, et la répression violente qui suivit, marquèrent un tournant décisif dans l’histoire de "Nasakom". Bien que Sukarno ait cherché à restaurer l'équilibre politique, la répression menée par le général Suharto mit fin brutalement au projet de "Nasakom". Le général Suharto, en prenant le pouvoir, instaurant une dictature militaire, mit également un terme à l'expérience de la démocratie à l'indonésienne, marquée par la pluralité des idéologies et des partis.

La chute de Sukarno et l’héritage de "Nasakom" dans l'Indonésie contemporaine

La fin tragique de "Nasakom" a marqué un tournant dans l’histoire politique indonésienne. Après la montée en puissance de Suharto, le système politique indonésien s’est orienté vers un régime autoritaire, avec des liens étroits entre l’État et les forces militaires. Le PNI, jadis au cœur du nationalisme indonésien, se dissout progressivement, tandis que les idéologies communistes sont éradiquées. Cependant, malgré cette élimination du communisme en tant que force organisée et influente, les idées de gauche, en particulier le socialisme, ne disparurent pas totalement du paysage politique indonésien.

Les idées de justice sociale, d'égalitarisme et de redistribution des richesses, qui étaient au cœur des aspirations communistes sous Sukarno, continuèrent d'influencer des segments de la société indonésienne, bien que sous une forme plus modérée et moins radicale. Ces idées se retrouvèrent, par exemple, dans certaines positions politiques progressistes de partis de gauche non communistes, et dans le débat public sur les questions économiques et sociales.

Le PDI-P : Héritier de Sukarno et continuité du nationalisme ?

Le PDI-P, fondé en 1973 sous la dictature de Suharto, est considéré comme un héritier indirect du PNI, le parti de Sukarno. Bien que le PDI-P soit né dans un contexte de répression et d’instrumentalisation politique sous Suharto, il a, au fil des années, su se détacher de l’ombre de l’ancienne dictature et devenir l'un des principaux partis politiques d’Indonésie.

Megawati Sukarnoputri, fille de Sukarno, a joué un rôle central dans cette transformation. Élue présidente en 2001 après la démission de Suharto et la crise financière asiatique, Megawati a cherché à redonner au PDI-P son identité de mouvement nationaliste, tout en intégrant les défis de la démocratie moderne et les préoccupations économiques.

Cependant, le PDI-P, bien qu'héritier d'une tradition politique antérieure, est devenu un parti pragmatique, souvent accusé de compromis et de gestion conservatrice du pouvoir. L'idéologie de "Nasakom" semble avoir été largement abandonnée au profit d'une politique de coalition et de gestion réaliste des enjeux économiques et sociaux. Mais le principe de l'unité nationale reste au cœur du projet politique de Megawati, qui se revendique comme la porte-parole des idéaux de son père.

La question de l’héritage de Sukarno et la pérennité de Nasakom

La question qui se pose aujourd'hui est de savoir si "Nasakom" ou son esprit perdurent dans la politique indonésienne actuelle. Il est indéniable que les dynamiques politiques en Indonésie ont changé, et que la société indonésienne s’est considérablement diversifiée depuis l’époque de Sukarno. Le communisme a été éradiqué, mais les idées de gauche et socialistes, notamment celles touchant à la justice sociale et à la lutte contre les inégalités économiques, continuent d'influencer certains partis et mouvements sociaux. L’Islam est devenu un acteur incontournable du paysage politique, et le nationalisme s'est redéfini dans un cadre globalisé.

Mais on peut observer certaines continuités. Le nationalisme, incarné par des partis comme le PDI-P, reste central dans la politique indonésienne, surtout dans la manière dont il mobilise les symboles de l’indépendance et de la souveraineté nationale. D’autre part, la question de la religion et de l’islam continue de jouer un rôle majeur, avec la montée en puissance de partis islamiques et l’importance du poids religieux dans les élections.

Enfin, l’héritage de Sukarno reste présent dans le discours politique, surtout à travers l'image de Megawati, qui continue de revendiquer l'héritage de son père. Toutefois, les contradictions internes de "Nasakom" – entre nationalisme, islam et communisme – semblent moins marquées aujourd’hui. Les idéologies qui se confrontaient sous Sukarno ont évolué, laissant place à un pragmatisme politique marqué par une pluralité de partis et d’intérêts.

"Nasakom", une utopie dépassée ou une idée à réinventer ?

En conclusion, bien que le projet "Nasakom" ait échoué dans sa forme originelle, il continue d’influencer la politique indonésienne sous des formes diverses. Si "Nasakom" a effectivement disparu dans sa conception originale, certains éléments de ce projet – comme l’idée d’une unité nationale, d’un nationalisme renforcé et de l’importance de la religion – restent prégnants.

La politique indonésienne, bien qu’éloignée de l’utopie de Sukarno, n’a pas complètement abandonné son héritage. La question reste ouverte de savoir si un jour les idéaux de "Nasakom" pourront se réinventer pour répondre aux défis actuels de l'Indonésie.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.