Au trou !

Comment se fait-il que les personnes au travail, donc au cœur du fonctionnement de la société, soient relégués dans d'obscurs recoins par des discours médiatiques ? Qui est invisible pour qui ?

Lundi, Le Monde rapporte un propos de Jean-Luc Mélenchon à la tribune d’un meeting à Tourcoing. S’adressant aux « petits grades » il a cette formule à propos de l’abstentionnisme : « Sortez de votre trou, n’abandonnez pas vos bulletins de vote. » Ce jour, Libération commence une série de reportages dans la perspective des présidentielles à propos de « la France invisible ». Ça commence par un lycée professionnel : encore des étourdis tombés dans un trou ?

Ce ne sont que des formules de circonstance, certainement pas plus réfléchies que cela, peut-être même improvisées. Mais elles ne me paraissent pas anodin. Ça fait partie de mes alertes personnelles : quand j’entends quelqu’un prétendre « rendre visible », ou encore « donner la parole », je me demande d’où est-ce qu’il parle. Où habite-t-il donc pour décider de qui est visible et qui ne l’est pas, de ceux qui sont dans le trou et ceux qui sont sur l'Olympe ? Pour qui se prend-il pour « donner la parole », comme un dieu faisant accéder ses créatures à la puissance du verbe ? C’est généreux, mais justement : généreux comme une aumône. Tenez mon brave, prenez la parole. Dans le cas de Mélenchon, c’est plus modeste : ce qu’il a à offrir, c’est juste un bulletin de vote, mentionnant son nom comme sauveur suprême.

Chaque être humain est doué de parole, merci pour lui. Ceux qui ont un emploi, même peu qualifiés, peu gradés, ne sont pas dans des trous, mais à leur bureau, à leur caisse, à leur machine, dans leur voiture ou leur camion, leur train ou leur tracteur, leur entrepôt, leur salle de classe ou de garde, leur openspace. Ceux qui n’en ont pas font la queue à Pôle Emploi, à la CAF, envoient des CV et passent des entretiens d’embauche. Peut-être que le politicien à sa tribune ou le journaliste devant son écran ne les voient pas, mais ce n’est pas qu’ils se cachent : ils sont à leur poste, tâchent de faire ce qu’ils ont à faire, et c’est bien parce qu’ils le font que tout fonctionne. Que l’on fasse attention à eux ou non, ils sont au turbin. Qu’ils aient envie de voter ou non, ils parlent. Pour ma part, je pense qu’ils devraient un peu plus parler de ce qu’ils font pour être non seulement aux manettes, mais même aux commandes. Mais je ne veux pas parler à leur place.

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