Prendre le bon train

L’État décide en urgence des commandes de trains pour éviter la fermeture d’une usine. Certains saluent la sauvegarde de centaines d’emplois, d’autres déplorent une politique industrielle improvisée. Mais où est le bon travail dans l’affaire, celui dont puissent être fiers les salariés, celui qui sera utile aux voyageurs ?

« Utiliser des TGV entre Bordeaux et Marseille pour remplacer des trains Intercités, beaucoup moins couteux, c’est un peu affréter un Airbus A380 pour desservir Saint-Malo depuis Paris. » (Yves Crozet, professeur au Laboratoire aménagement économie transports de l’université de Lyon, cité dans La Croix du 4 octobre 2016). Pas besoin d’être experts en matière de transport ferroviaire pour comprendre le problème : il suffit d’avoir constaté le temps nécessaire pour que tous les voyageurs sortent d’une rame TGV à l’arrivée en gare. Ces trains sont conçus et aménagés pour transporter rapidement un grand nombre de personnes entre deux villes éloignées. Sur un trajet avec de nombreux arrêts, avec des fréquentations variables, le train ne doit pas tant être rapide que modulable, facilement accessible, avec par exemple des espaces pour les vélos.

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La commande de l’État en réaction à l’annonce de la fermeture de l’usine de fabrication de TGV d’Alstom à Belfort est donc un gaspillage du point de vue de l’investisseur et un mauvais service pour les usagers. Mais il me semble qu’il faut souligner que c’est aussi un mépris pour le travail des ouvriers, des techniciens et des ingénieurs d’Alstom. On a trouvé un truc pour vous occuper, coute que coute, ça ira bien comme ça. Je comprends bien sûr que les salariés d’Alstom se satisfassent de cette solution pour préserver leur emploi, et donc leur revenu. Mais travailler, ce n’est pas s’occuper pour passer le temps. C’est aussi faire de son mieux pour se rendre utile aux autres. C’est contribuer à une activité sociale qui fait progresser la société, le monde. Et là, ça cloche. C’est du mauvais travail dont on leur passe commande, en fabriquant des trains qui ne conviendront pas à l’utilisation qu’on va en faire. Ce ne sera pas pratique pour les voyageurs, et pas mieux pour les contrôleurs, les conducteurs, les agents de gares qui devront faire avec ce matériel perfectionné, couteux, mais inadéquat. Et ce n’est certainement pas plus satisfaisant pour les gestionnaires du ministère de l’Industrie qui ont bricolé ce plan de sauvetage à plusieurs dizaines de millions d’euros en quelques heures, parce qu’on les a enjoints de trouver une solution à toute force à une affaire qui faisait la une de la presse…

Bref, tout le monde a fait ou va être amené à faire du mauvais travail. Voilà ce qui arrive lorsque les décisions sont prises par des politiciens occupés à soigner leur popularité ou des experts en matière de « politique industrielle ». Dans une société où les décisions seraient prises à la suite de discussions entre travailleurs, ceux qui sont transportés comme tous ceux qui contribuent à ce qu’ils le soient, nul doute qu’on aurait un peu plus de considération pour le travail de qualité, et que tout le monde s’en porterait mieux.

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