Des cadavres encombrants

Il a été beaucoup question dans l’actualité ces derniers temps des abattoirs, usines à viande, lieux mortifères et inévitablement sinistres. J’ai découvert récemment l’étape suivante : les usines d’équarrissage. Peut-on y faire du « beau boulot » ?

Il faut bien faire quelque chose des carcasses d’animaux, de tout ce qui reste après avoir découpé la chair comestible, ou alors des animaux réformés pour raison médicale, et donc impropres à la consommation humaine. La viande écoulée en boucherie ne représente que 40 % du poids d’une vache. Le reste n’est pas perdu, loin de là. Pressé jusqu’à obtenir une huile, le jus de cadavre de bovin est apprécié en complément des huiles minérales pour la lubrification des mécaniques : on en expédie en camion jusqu’en Russie. Réduit en poudre, le cadavre de canard est très apprécié des chiens de compagnie nord-américains. Merveilles de la mondialisation.

Mais voilà, les entreprises d’équarrissage ont des difficultés à recruter du personnel. Au point, pour au moins celle dont on m’a parlé, de devoir faire appel à des travailleurs détachés, venant d’Europe de l’Est. Comment est-ce possible, alors qu’il y a tant de chômeurs ?

Certes, ce travail est par bien des aspects rebutant, et d’abord parce qu’on y est confronté à la mort, à la putréfaction, ce que les odeurs ne laissent jamais oublier. Il faut de solides motivations pour accepter de tels emplois. Pour compenser la pénibilité des tâches, on peut chercher à proposer les meilleurs conditions de travail possibles (équipements et protections individuelles, propreté, hygiène), des salaires attractifs, des horaires décents (est-ce bien raisonnable de travailler même la nuit pour ce type d’activités ?). Avec une fibre moins sociale, certains estiment que ce sont les indemnités chômage qu’il faudrait revoir à la baisse, pour que les personnes sans emploi soient davantage incitées à accepter de tels postes. Dans une approche plus gestionnaire, on peut déplorer les déséquilibres entre offre et demande sur le marché du travail, et chercher des remèdes pour améliorer la mobilité ou la qualification des chômeurs. Mais même si on finit par trouver des personnes disponibles, compétentes, prêtes à accepter le revenu et les conditions proposées, quitte à les faire venir de l’autre bout du continent, reste tout de même la question de la qualité du travail qu’on veut leur faire accomplir.

Personnellement, mon premier réflexe est de comprendre que travailler à recycler des charognes ne suscite guère de vocations. Il y a de quoi y réfléchir à deux fois. Bien sûr, je ne voudrais absolument pas déconsidérer les personnes qui acceptent de travailler dans ce secteur. Sans elles, nous aurions des quantités de cadavres d’animaux sur les bras. Ce qu’elles font est indispensable, dans notre monde tel qu’il est, et nous leur devons bien de la reconnaissance d’assumer cette tâche. Je n’ai pas non plus de solution miracle à proposer pour traiter les tonnes de squelettes, d’abats et de peaux issus des élevages industriels.

Mais tout de même, que les candidats ne se précipitent pas sur ces offres d’emploi a un côté rassurant. Bien sûr qu’on veut du boulot, mais pas n’importe lequel à n’importe quel prix. Non, on ne travaille pas juste pour un salaire, juste pour une occupation. On se soucie du contenu de son travail. On en attend davantage qu’un revenu, quelque chose de gratifiant. On espère être utile aux autres, on s’inquiète du sens de ce qu’on fait. Toutes ces questions me paraissent parfaitement légitimes, et dignes d’être abordées à l’occasion d’un entretien d’embauche pour une usine d’équarrissage. À quoi va servir ce que je vais faire ?

Il faut même aller plus loin. Je sais, parce que certains nous le disent, qu’un éleveur peut être fier de s’occuper de son troupeau, même destiné à être abattu, et qu’on peut tuer des animaux de façon respectueuse, en ayant la satisfaction de contribuer à nourrir l'humanité. On doit pouvoir s’occuper de façon décente de leurs cadavres. À commencer sans doute par en tuer moins, ou encore à en tuer moins à la fois, pour éviter les inconvénients de la quantité.

C’est un débat de société, qui nous concerne tous en tant que consommateurs, éventuellement en tant que riverains d’usines d’équarrissage. Mais ce sont au premier chef les travailleurs de ce secteur qui ont voix au chapitre. Quand on leur confie la responsabilité de prendre en charge les résidus de notre production alimentaire, on doit aussi leur donner la possibilité de décider des meilleures modalités de bien faire leur travail, dans l’intérêt de tous.

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