Poudre de perlimpinpin : fabrication du consentement ?

"Et d'ailleurs, j'ai une nouvelle pour vous. Depuis Novembre 2015, Schengen le permet, nous avons rétabli des contrôles aux frontières pour lutter contre les terroristes qui ont permis l'interpellation de plus de 70 000 personnes. Donc ce que vous proposez, comme d'habitude, c'est de la poudre de perlimpinpin". Ainsi se remportait la présidentielle de 2017.

Emmanuel Macron, Président de la République © Noctissou2 (Sticker) Emmanuel Macron, Président de la République © Noctissou2 (Sticker)
Le Président de la République est un homme d'une intelligence remarquable et non pas évidente, en ce sens que tout le monde perçoit son intelligence sans jamais en connaître la réalité, pour le moment. J'aime penser qu'on ne connaît la réalité de l'intelligence d'une personne qu'à travers l'observation et l'analyse de ses œuvres, voire de sa vie, et après constatation de ses incohérences et contradictions qui sont à la base de sa dualité humaine, et donc de sa dualité intellectuelle. Malheureusement, l’œuvre intellectuellement palpable de Mr Macron [1], s'arrête à son ouvrage éminemment politique, Révolution, et à son autobiographie intellectuelle et politique, Macron par Macron . Pas assez rassasiant pour pouvoir digérer l'être, mais plutôt le personnage.

Notre Président étant dans l'exercice du pouvoir et se soumettant à des normes de communications dont il est friand, je ne pense pas qu'on puisse mener cette analyse de l'extérieur. De plus, il ne peut se distinguer par la simple existence de son intelligence puisque c'est la distinction naturelle de notre espèce, il se distingue donc bel et bien par le caractère remarquable de son intelligence, et n'est pas le seul. Certains argueraient de la mesure de son intelligence, mais cela reste bien trop subjectif et ethnocentré pour avoir une réelle valeur dans cette discussion.

Loin d'être une critique déguisée, c'est une nuance qui me sera nécessaire dans mon propos. Voici un extrait du débat pour permettre de contextualiser le propos du candidat En Marche, Emmanuel Macron, face à Marine le Pen, candidate Front National :

Extrait du débat présidentiel opposant Marine le Pen et Emmanuel Macron © France 2 / Chaine youtube de TV5 Monde

Si je suis admiratif de la stratégie utilisée, "poudre de perlimpinpin" compréhensible à tout âge, mais aussi la posture, la gestuelle, le regard, le rythme de la phrase, les syllabes appuyées, la synchronisation du langage corporel ... même l'inclinaison du buste de Mr Macron, variante à souhait, traduit son implication dans le débat et sa volonté d'intervenir pour le pays. Pour autant, je sais mettre cette admiration de côté pour me demander, ensuite, si c'est cela que j'attends de mon Président de la République. Personnellement, même si je comprends l'importance de ces mécanismes de communication pour se faire élire... non, ce ne sont pas mes attentes.

Ainsi, notre Président à l'intelligence remarquable produit des expressions remarquables. Constat simple, et pourtant plus profond qu'il n'y parait. Car si on ne peut s'interroger sur la réalité de son intelligence, pour l'instant, on peut largement se questionner sur la réalité de ses propos et de ses expressions. Mr Macron n'affirme que très peu de bêtises, à mon sens, mais il fait preuve d'une réelle ingéniosité pour les insinuer, ce qui n'est pas une innovation en soi (La Fabrication du consentement : De la propagande médiatique en démocratie [2] ).

On rentre dans le vif du sujet ! On rentre dans le vif du sujet !

"Et d'ailleurs, j'ai une nouvelle pour vous"

Je dois d'abord dire, qu'une fois couchée à l'écrit, cette interpellation me surprend de sa part, au sein d'un débat présidentiel d'entre deux tours. Elle donne plus l'impression d'un rapport de force personnel entre Mr Macron et Mme Le Pen qu'un rapport de force politique, même si, dorénavant, devant les incarnations si individuelles des pouvoirs politiques, les deux se confondent.

Il nous faut également noter que cette phrase vient appuyer son propos précédent : "La fermeture des frontières et le reste ça ne sert à rien. Il y a des pays, nombreux, trop nombreux malheureusement, qui ne sont pas dans Schengen, qui ne sont pas soumis à tout ça, qui ont été frappés de la même façon que nous par les attentats et par le terrorisme ". Je conteste déjà fortement l'affirmation absolue que la fermeture des frontières ne sert à rien, ce n'est pas à la hauteur de ce que j'ai pu remarquer de son intelligence. Je ne suis pas pour cette fermeture, mais j'en discuterais en termes d'avantages et d'inconvénients. Honnêtement, dans un contexte de débat présidentiel, il est triste d'entendre des arguments d'un tel absolutisme.

Mais, un instant. J'aimerais comprendre. Voici l'induction produite par le candidat Macron :

Les pays qui ne sont pas dans Schengen subissent le terrorisme induirait donc que notre appartenance à l'espace Schengen est à écarter du débat sur le terrorisme. La référence au Royaume-Uni peut paraître évidente puisqu'il a connu, en mars 2017, à peine deux mois auparavant, un attentat à la voiture bélier perpétré par Khalid Masood [3] , Anglais converti qui n'a jamais été relié à un quelconque groupe armé terroriste.

A notre Président d'expliquer ensuite, dans une formulation qui nous intéressera plus tard, que les 70 000 interpellations liées aux contrôles aux frontières sont, elles, souhaitables et efficaces "pour lutter contre les terroristes". Il serait fort contrariant pour le fond de son argumentation que le Royaume-Uni ait déjà appliqué ce type de mesure, sans pour autant réussir à empêcher définitivement les actes terroristes. Oui, car dans la logique de sa phrase précédente, si des pays appliquant (ou pas) une politique subissent le terrorisme, alors cette politique est à écarter du débat sur le terrorisme.

Ainsi, puisqu'il est certainement un homme cohérent pour prétendre à diriger le pays, je présume qu'il ignorait le UK Borders Act voté et approuvé par la Reine en 2007, attribuant entre autres aux agents chargés de l'immigration des pouvoirs relevant normalement de la police [4] tels que la détention, la perquisition et la saisie administrative (Écho ... Vous avez dit état d'urgence ? [5] ).

Usage politique du terrorisme © Krampon Usage politique du terrorisme © Krampon

J'aurais envie de m'étendre très longuement sur la notion même de terrorisme, et son usage politique, mais le faire ici relèverait du fouillis. Je me limiterai à deux affirmations :

La première, c'est qu'une des raisons qui m'a terrifié à l'idée de voter Macron est cette déclaration, présente entre autres au début de l'extrait vidéo, sur le terrorisme :

" Le terrorisme, et la menace terroriste, c'est la priorité des prochaines années. La priorité. "

Trop d'échos, de la politique des États-Unis à celle de l'Arabie Saoudite, en passant par la politique israélienne et d'autres... La lutte contre le terrorisme, évidemment, mais (et j'en ferais ma deuxième affirmation) comme le disait si bien Noam Chomsky :

" Everybody's worried about stopping terrorism. Well, there's a really easy way : stop participating in it." [6]

Que je me permettrais de traduire modestement ainsi :

" Tout le monde s'inquiète de la progression du terrorisme. Eh bien, il existe un moyen très simple : arrêtez d'y participer. "

Espace Schengen © Wikimedia Espace Schengen © Wikimedia
"Depuis Novembre 2015, Schengen le permet, nous avons rétabli des contrôles aux frontières pour lutter contre les terroristes qui ont permis l'interpellation de plus de 70 000 personnes. Donc ce que vous proposez, comme d'habitude, c'est de la poudre de perlimpinpin."

Revenons au cœur du sujet, l'analyse de la réalité de ses propos et expressions. Personnellement, et je ne crois pas être le seul, je n'avais retenu que la partie "poudre de perlimpinpin" et non pas la phrase, ou la réflexion à laquelle elle se rattachait. Et le problème, c'est que si, comme dit précédemment, j'ai admiré l'exercice de communication auquel il s'est prêté, je me rends compte que j'avais, à l'époque, totalement mis mon esprit critique de côté sur l'affirmation qui précédait cette expression. Était-ce l'effet recherché ? Je ne sais pas, mais je pense sincèrement que Schopenhauer aurait été ému par notre Président [7].

  1. "Depuis Novembre 2015" : Neutralité de la date d'entrée en vigueur de l'état d'urgence, et donc des contrôles aux frontières. Mais aussi énorme subjectivité émotionnelle insinuée puisqu'il s'agit de la date des attentats les plus meurtriers en France depuis la Seconde Guerre Mondiale [8].

  2. "Schengen le permet" : contre-argument face à l'idée d'une sortie de Schengen, peut être la seule partie de la phrase dénuée de réelles connotations d'ordre politique.

    La suite de cette phrase est divisée, par son rythme oral et l'appui syllabique, en deux parties :

  3. "Nous avons rétabli des contrôles aux frontières " : manière subtile et ingénieuse de s'inclure dans l'action gouvernementale des deux années passées, principalement dans la politique migratoire qui, il me semble, n'a que peu à faire avec les prérogatives du Ministre de l’Économie, de l'Industrie et du Numérique. On pourrait supposer que, par solidarité, Emmanuel Macron candidat assume et se réclame donc de l'ensemble de l'action gouvernementale pour la période ou il y participait ... Sauf qu'il se présente contre le Parti Socialiste au pouvoir à ce moment et, dans une certaine mesure, en opposition au gouvernement précédent, du moins dans la forme. Alors qui est ce "Nous", tant appuyé par son ingéniosité orale ? Au mieux, il s'agit de Nous, les français ... qui battons régulièrement le pavé pour demander des contrôles aux frontières, évidemment.

  4. "Pour lutter contre les terroristes qui ont permis l'interpellation de plus de 70 000 personnes" : la première partie a déjà été commentée dans le passage sur le terrorisme. Pour la suite, "l'interpellation de plus de 70 000 personnes". Waaouh, je dois dire, que 70 000, quand quelques dizaines à peine sont responsables des attentats, c'est quand même impressionnant. Ça doit certainement vouloir dire quelque chose. Il serait dur d'imaginer, que parmi ces 70 000, tous soient innocents. Pourquoi serait-ce si dur ? Car ça indiquerait une incompétence totale et généralisée de nos pouvoirs politiques et de nos forces de renseignements, ce qui représente un sacré morceau à avaler quand même. Les mauvaises langues seraient tentées de dire que plus c'est gros, plus ça passe.

Et donc, nécessairement, ce chiffre de 70 000 devient sujet de questionnements. Le problème, c'est qu'avec mes maigres connaissances, je sais qu'une interpellation n'est pas nécessairement une arrestation et peut cacher de nombreuses réalités, du simple contrôle des papiers à la perquisition. Ensuite, il faudrait s'assurer de ce qui est sous-entendu, à savoir que ces interpellations sont bel et bien liées aux contrôles des frontières, ce qui n'a rien de certain. Ce chiffre de 70 000, je n'ai pas réussi à le retrouver personnellement, ce qui est bien dommage car, là ou lui appuie sur la quantité, j'aimerais connaître la qualité (en termes de justification légale) de ces interpellations. Ont-elles un quelconque lien avec la lutte contre le terrorisme ?

Puisqu'il s'agit de contrôles aux frontières, ayant personnellement connu la vie frontalière et la constatation des interpellations pour des motifs purement douaniers (importations et contrebandes depuis l'Espagne, Andorre ou encore la Belgique). J'ose supposer que ce chiffre de 70 000 n'est pas gonflé par ce type d'interpellations qui, à mon avis, a peu à voir avec la lutte contre le terrorisme (sauf si on parle de financement de ce dernier peut-être, mais c'est un autre sujet). J'ose également supposer que ce chiffre n'inclut pas les nombreux écarts signalés par différentes ONG concernant les abus de perquisitions ou d'interpellations durant les manifestations. N'ayant pas su retrouver le chiffre et son détail, je ne peux que supposer de la bonne foi du chiffre et de l'utilisation qui en est faite.

Effectivement, on devrait supposer sereinement de sa bonne foi puisqu'il serait dur d'avaler qu'un homme de sa stature, de son importance, remarquablement intelligent, sur le point d'être élu, puisse avancer des chiffres totalement incohérents avec le propos qu'il tient et le programme politique qu'il propose aux français, et ce sachant que l'apogée de son propos se réduit finalement à la chute (i.e punchline) prévue.

On peut aussi supposer qu'il se contente de suggérer, d'insinuer la relation, sans jamais l'affirmer, et que nous nous chargeons nous-même d'annihiler notre esprit critique pour miser sur sa bonne foi plutôt que sur l'énormité de la manipulation politique et notre faiblesse pour y résister.

Biais cognitif quand tu nous tiens ...

Débat entre Emmanuel Macron et Marine le Pen © France 2 Débat entre Emmanuel Macron et Marine le Pen © France 2


"Donc ce que vous proposez, comme d'habitude, c'est de la poudre de perlimpinpin"

"Comme d'habitude" révèle bien, à mon sens, l'utilisation politique qui est faite du Front National depuis quelques décennies. Cela se fait en deux temps :

  1. Le Front National, tellement extrême en termes de politique migratoire ou de discriminations, l'est certainement dans tous le reste, puisque cela constitue son essence revendiquée : c'est un parti d'extrême droite. Une fois qu'on a persuadé de l'absurdité de certaines de leurs mesures, alors tout le programme est du même acabit et ne mérite aucune considération.

  2. Ainsi, et c'est un point qui me touche particulièrement, si une idée est défendue par le Front National, elle est inacceptable. Et au tour des nouveaux chiens de gardes [9] , ou de certains de mes proches, de réfuter : "Mais tu sais, c'est ce que dit Marine le Pen ça" - Version chien de garde : "Quelle différence entre vos propositions et celles du Front National ?". Ainsi, un média ou homme politique ne voulant plus être ennuyé par une idée politique n'aura plus qu'à la souffler à des cadres du Front National pour la discréditer par procuration.

Je ne porte pas du tout le personnage de Marine le Pen dans mon cœur, mais chacun des citoyens qui composent le Front National y ont leur place à l'inverse, elle comprise. De plus, comme je ne pense pas que qui que ce soit ait raison sur tout, il est simple d'en déduire que personne n'a tort de manière absolue.

D'autant que cela porte en soi le mépris du peuple au plus haut point, qui voterait pour des personnalités ayant tort sur toute la ligne. Ce n'est tout simplement pas respectueux de l'exercice démocratique, à mon goût.

Et je ne pense pas faire ici preuve d'une sagesse cosmique.

Portrait officiel du Président Emmanuel Macron © Service Communication de l'Elysée Portrait officiel du Président Emmanuel Macron © Service Communication de l'Elysée
Je ne cherche nullement à lui faire de procès d'intentions. Ce qui me dérange c'est le constat des incohérences et imprécisions du propos, et des mots utilisés, face à sa remarquable intelligence.

Finalement, si son intelligence est remarquable, son usage du langage et de ses zones d'ombres laisse penser que cette intelligence est mise à profit pour tirer parti des asymétries d'information (mon premier billet). Bien que ce soit justifiable sur le plan politique, la récurrence de cette technique m'inquiète sincèrement pour l'avenir de mon pays, où les prochains hommes politiques auront à restaurer, segment par segment, la confiance légitimement perdue de chaque morceau restant du peuple.

Car Monsieur le Président, si vous ne le savez pas déjà, comme vos prédécesseurs, vous nous divisez en permanence, et ça fait mal.

 

Récapitulatif des sources :

[1] - Page Wikipedia d'Emmanuel Macron

[2] - La fabrication du consentement : De la propagande médiatique en démocratie, Herman et Chomsky, 1988

[3]  - Article de The Sun, 15 mars 2018, "Who was Khalid Masood ?"

[4] - Article de The Guardian, 19 janvier 2009, "UK Borders Act 2007"

[5] - Article de laconstitution.fr, 13 juillet 2017 , "Qu'est ce que l'état d'urgence ? Son régime juridique"

[6] - Citation de Noam Chomsky sur le site Brainyquote.com

[7] - Wikisource, Schopenhauer, L'art d'avoir toujours raison

[8] - Article Wikipedia - Attentats du 13 Novembre 2015 en France

[9] - Article Wikipedia - Les nouveaux chiens de garde, 2005

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