Alger, capitale de la révolution d'Elaine Mokhtefi

Il est des livres salutaires qui arrivent à point nommé. Celui de la journaliste militante américaine Elaine Mokhtefi est un témoignage puissant de la période de la fin de la guerre en Algérie suivi des années de son indépendance et de sa liberté retrouvées.

Alger, capitale de la révolution, de Fanon aux Black Panthers, Elaine Mokhtefi Editions La Fabrique, 279 p, 2019.

Avec un nom à consonance arabe, on se doute qu'elle a épousé cette cause deux fois : une fois parce qu'elle était au bon endroit au bon moment, et qu‘elle y est restée malgré les nombreuses difficultés et une fois parce qu'elle a épousé un militant de l'armée nationale de libération de la première heure, Mokhtar Mokhtefi décédé en 2015, dont une de ses citations ouvre le livre :

« Nous avons vécu tous les âges tous les temps ».

Cette citation peut paraître énigmatique pour une jeune algérienne d'aujourd'hui qui défile tous les vendredis à Alger depuis six mois pour un état de droit, ou pour quelqu'un qui ne sait pas vraiment ce qui s'est passé dans le bouillonnement de la construction première de ce grand pays.

Or, en lisant ce livre le lecteur en appréciera les nuances, les niveaux de détails et les réalités de l'Histoire.

De l'Afrique à l'Asie, en passant par Cuba et l'URSS.

1962, devient symbole de liberté dans le monde, il y a eu un grande vague d'intérêt de pays qui avaient déjà accédé à l'indépendance et ceux qui ne l'étaient pas encore, aspirant à l'être à l'aune de l'exemple algérien, qui ouvrait ses portes et ses bras.

Elaine Mokhtefi née Klein est une étudiante new-yorkaise de 23 ans en 1951 lorsqu'elle quitte son pays pour la France. Pour elle la France est le pays des droits de l'homme, de la culture, des artistes, des intellectuels.

Comme beaucoup d'étrangers découvrant la France pour la première fois, elle déchante, découvre le colonialisme français, le racisme vis-à-vis des ouvriers nord-africains qui lui rappellent la ségrégation contre la population noire d'outre – atlantique et l'anti – sémitisme.

Lors de la réunion mondiale de la jeunesse d'Accra au Ghana elle fait deux rencontres décisives : celle de Frantz Fanon défenseur algérien de la première heure et du militant Mohamed Sahnoun, ce dernier la mettra en contact avec le responsable du bureau algérien de New-York à l'ONU, Abdelkader Chanderli qui lui donnera des responsabilités au sein de ce bureau algérien.

Tout en restant militante, elle devient traductrice, interprète pour de nombreux leaders de la cause algérienne, des Black Panthers et plus, à Alger où elle résidera de 1951 à 1974.

 Sa vie quotidienne se déroule de manière spartiate avec peu de moyens, il faut tout inventer avec trois fois rien, entre traduire des textes politiques, les diffuser à l'international, accueillir les délégations et participer aux diverses manifestations anticoloniales.« C’était évident pour moi que l’Algérie ne faisait pas partie de la France, malgré ce que disait De Gaulle », dit-elle.

 De la Palestine au Vietnam, d’Espagne aux autres pays maghrébins, d’Afrique sub-saharienne en passant par Cuba, sans oublier les Etats-Unis, un même regard vers une même direction : Alger, capitale de la révolution, de l'insoumission, du dialogue, de la libération et de l'indépendance. Le monde entier ou presque venait s’abreuver au nouvel ordre mondial venant du Sud.

 

Un pays neuf, une population jeune et assoiffée.

 

L’Algérie, au début de l'indépendance manque de tout, c’est un pays exsangue, analphabète, (500 diplômés d’Université seulement) paupérisé, avec des pertes immenses et des besoins immenses : il faut des cadres dans tous les domaines, ils viendront d’URSS et les cadres en retour politiques algériens iront se former là-bas,  il faut des médecins, des professeurs de langue arabe, doter les paysans de parcelles de terre, construire des usines de ce grand pays, vaste, riche, le programme d’auto-gestion, la triple révolution du Président Boumedienne : industrielle, agraire, culturelle.

 Elaine Mokhtefi connaitra l'arrivée à la tête du pouvoir de Ben Bella, arrogant au point d’affirmer «  Je suis le seul espoir de l'Algérie », suivi bien vite du coup d’état qui le renversât en 1965.

 D’ailleurs elle sera expulsée d’Algérie en 1974 pour avoir refusé de collaborer avec les services de renseignements concernant notamment l’épouse de Ben Bella emprisonné.

 Un interminable exil de 44 ans, lui permet enfin en 2018 de revenir en Algérie, de fouler ce sol si convoité, si  aimé, si peuplé d’amis et de famille.

Ce livre est émaillé de faits historiques avérés et de tranches de vie personnelle qui aujourd’hui prennent une valeur de premier plan.

D’autant que l'auteure a écrit et fait paraître d’abord en anglais ce livre et que c’est elle-même qui  l'a traduit en français dans une langue parfaite, agréable, au style vivant, alerte, clair.

 Chaque algérien lui sera reconnaissant d’avoir participé à la formation collective d’un héritage et d’une nation avec bienveillance et fraternité, d’être restée algérienne malgré tout ce qu'elle a pu vivre.

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