Le mirage El Ouafi

La France et Paris se préparent à l‘organisation des prochains Jeux Olympiques de 2024.Par ricochet, il est bon de se souvenir de voix du sport oubliées, un marathonien de l‘équipe de France d’athlétisme, a remporté la seule médaille d’or des Jeux de 1928 d’Amsterdam. La course reine de 42 km 195 est remportée en 2h50’52’’par un inconnu, indigène, africain, dossard 71.

 Le Mirage El Ouafi Fabrice Colin, Editions Anamosa, 181p, 2019.

La France et plus particulièrement Paris se préparent à l‘organisation des prochains Jeux Olympiques de 2024.Par ricochet, il est bon de se souvenir de voix du sport oubliées, a fortiori si l‘une d’entre elles, un marathonien de l‘équipe de France d’athlétisme, a contre toute attente, remporté la seule médaille d’or des Jeux de 1928 d’Amsterdam. La course reine de 42 km 195 est remportée en 2h50’52’’par un inconnu, indigène, africain, dossard 71.

Fabrice Colin a eu la lumineuse idée de redonner vie à l‘algérien El Ouafi Boughera (Ouled Djellal 1898 – Saint-Denis 1959).

Voilà qui attisent curiosité et intérêt pour cet inconnu, de l‘auteur et de la maison d’éditions au un nom énigmatique. 

Sur leur site, Anamosa emprunté à une tribu amérindienne, signifie «  tu marches avec moi ». 

 

Marchons, cheminons, retour aux sources  

 

A la faveur d’un article lu dans le journal « l‘Equipe », l‘auteur s’est lancé dans une recherche qui oscille entre fiction, mystère et enquête afin de retracer ce qui fut son parcours.

Ce voyage va endosser une signification supplémentaire : celle du retour aux sources pour Fabrice Colin qui bien que connaissant l‘Algérie, il y a vécu, n‘y est pas retourné depuis les années 80.

Peu à peu, l‘écrivain va s’attacher à cet athlète méconnu, remontant au lieu de sa naissance en Algérie au Ouled Djellal  (wilaya de Biskra) jusqu’à son décès.

Il fait partie de ces ombres qui traversent le temps, timides, discrètes, sans prétention, dans un contexte colonial qui ne permet pas aux autochtones d’avoir une existence pour le moins « normale ».

Au fil des pages l‘auteur s’attache, déroule la vie d’El Ouafi, grâce au fil rouge d’un homme mystérieux dont nous n‘aurons que l‘initiale de son prénom ou de son nom, un M., à des parentes, d’anciens voisins, des témoins vivants.

Fabrice Colin dit du héros dévoilé : «  J’ai une certaine affection pour les oubliés, les perdus, les laissés-pour-compte : ça n’a rien d’original. Ce qui m’a plu chez lui, c’est son humilité, sa presque-transparence – tout ce qui, de façon paradoxale, le rend invisible ». (Extrait de l‘interview de Nacer Mabrouk, El Djazaïrmag 25 avril 2019).

 

Quand l‘Histoire se confond avec l‘histoire.

 

Qui se souvient de cet homme ? Qui le connaît ? Il a bien une famille, des parents, des enfants ? Qui est cet homme simple, discret, issu d’une région rurale, sans spécialisation professionnelle, d‘allure frêle mais tenace, né et mort sous domination française ? Enrôlé dans l‘armée française lors de la première guerre mondiale, il est repéré par son supérieur pour ses performances sportives, il quittera son Algérie natale pour travailler comme ouvrier chez Renault, le constructeur automobile français.

Après cela, c’est une autre guerre s’annonce, celle de l’indépendance de l‘Algérie, déclenchée en 1954.Un français, sportif de haut niveau l‘évoquera en 1956 : Alain Mimoun, devenu une vedette du sport, a été méprisé et ostracisé lui aussi au début de sa carrière et connaîtra un sort plus médiatisé, plus visible que son prédécesseur. Grâce à lui également, le journal L‘Equipe rencontrera en 1956 El Ouafi afin de l’interviewer.

Il habitait un petit meublé à Stains où il connaîtra isolement, pauvreté et solitude. Suite à un accident de la circulation, il perd son travail et s’étiole en perdant tout espoir de vie nouvelle. Il ne se marie pas, n‘a pas d‘enfant, se consume en silence.

 

Au carré musulman du cimetière de Bobigny, sa tombe indique la date de naissance de1903 et comme un rajout ultérieur, un galet incrusté dans le béton avec l‘inscription suivante « Ne l‘oublions pas ».

Les lois coloniales ont en effet pulvérisé la généalogie des indigènes, mettant à mal l’état civil originel. Pour El Ouafi son patronyme aussi a connu des malfaçons pourrait-on dire,  très certainement « pour des raisons d‘expropriation des terres » (Le trauma colonial Karima Lazali p70 et sq).

La ville de Saint-Denis lui a donné une existence en baptisant une rue à son nom, près du Stade de France.

On est vraiment reconnaissant à Fabrice Colin d’avoir accompli ce travail de reconstitution et de renaissance du parcours de cet homme aussi simple que remarquable, sans bagage social ou intellectuel dont tous le disent «  discret, gentil,toujours souriant ».

  

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