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Billet de blog 5 sept. 2020

Deborah Levy, Ce que je ne veux pas savoir et Le coût de la vie, Editions du Sous-sol

D’abord il y a la maison d’édition française, référence au fameux ouvrage de Fédor Dostoïevski, qui décide de l‘éditer en deux petits livres, tout bleu, tout jaune, ensuite les  4ème de couverture, juste ce qu‘il faut d’information pour nous emporter, et puis il y a Deborah Levy, son écriture, son regard et sa sensibilité, sa respiration aérienne.

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Deborah Levy, Ce que je ne veux pas savoir et Le coût de la vie, traductions de Céline Levy, Editions du Sous-sol, 2020, 137 et 160 p.

D’abord il y a la maison d’édition française, référence au fameux ouvrage de Fédor Dostoïevski, qui décide de l‘éditer en deux petits livres, tout bleu, tout jaune, ensuite les  4ème de couverture, juste ce qu‘il faut d’information pour nous emporter, et puis il y a Deborah Levy, son écriture, son regard et sa sensibilité, sa respiration aérienne, son style si frais, nouveau, intelligent, féminin, son caractère de petite fille, de femme qui a vécu, (elle n‘a que 60 ans),suffisamment pour en avoir à dire et elle a beaucoup lu et lit encore.

En deux volets de sa «  living autobiography » Deborah Levy nous fait rentrer dans la littérature inconnue et insoupçonnée, de celle que l‘on a attendu depuis si longtemps.

 « Il me semble d’ailleurs qu’on ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d'un coup de poing sur le crâne, à quoi bon lire ? Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous. Voilà ce que je crois. (Franz Kafka, Lettre à Oskar Pollak 27 janvier 1904).

 Alors on se dit qu‘il faut les lire sans se presser, avec parcimonie même, retourner en arrière, poser le livre, attendre, attendre encore, revenir et relire comme si c’était le premier livre du monde.

Deboray Levy, sur le plan du cadre joue la carte de la polyvalence : femme, enfant commissaire de police avec calepin à la Colombo, écrivaine voyageuse en pleurs, qui atterri au milieu de nulle part, sur une île de surcroît, en pleine obscurité et en pleine forêt dans l’allée d’un hôtel perdu, accueillie par la propriétaire à la voix hurlante et chaussures  rouges dans la nuit noire…

Tout est matière à vision, littérature, poésie, cinéma et  références comme la vie.

Sur la  forme c’est autre chose !

Le postulat de base de l’un de ses livres, le bleu,  est de répondre au texte de George Orwell « Pourquoi j‘écris » élaboré en 4 chapitres que sont « visée politique, « inspiration historienne », «  pur égoïsme et enfin« enthousiasme esthétique », intelligemment repris par l‘auteur sans que l‘on s’en aperçoive, abondamment nourri de citations, de boucles biographiques, de scènes vivantes, de fragments de textes de Proust, Jean Genêt, Marguerite Duras, Frédéric Nietzsche ou encore Simone de Beauvoir et plein et plein d’autres de différents domaines artistiques. Née en Afrique du Sud, de père fervent militant de l‘ANC, de grands parents immigrants de Lituanie, Deborah Levy, faite de tout ce matérieuest une romancière, dramaturge (les lignes délicieuses sur l‘actrice polonaise Zofia Kalinska, collaboratrice de Tadeusz Kantor dans le livre Bleu) et poétesse britannique. Elle a d’abord écrit pour le théâtre et plusieurs de ses pièces ont été mises en scène par la Royal Shakespeare Compagny.

Son écriture est sans comparaison, non conventionnelle, très écrite, visuelle et sensorielle riche de ses vies multiples, de ses lectures et rencontres, de ses envies et espérances, riches des mondes peuplés qu‘elle traverse, côtoie, englobe et vivifie, sans ostentation ni frime…

La fin de sa mère, les derniers instants, son enterrement et elle sa fille, qui crée un rituel d’écriture - incarnation de sa mère - avec une tasse dédiée au café turc, offerte en cadeau de condoléances par des frères tout aussi turcs !

« Siroter un café aromatique et fort de minuit au petit matin apporte toujours quelque chose à la page. (…) Je me suis aperçue que c’est ce que je voulais, après la mort de ma mère. Plus de vie ».

Ce qui amène à penser pourquoi l‘écriture en France reste formatée, attendue, emprisonnée dans des rets historiques, citadins, névrosés, à la migraine tenace ?

Les éditeurs auront sans doute bien à répondre.

Sur la traductrice Céline Lévy, elle ne peut qu‘être une amie de cœur pour avoir si finement restitué ces deux bijoux de la littérature. Merci à elle aussi.

En attendant, toute lectrice que je suis, je me balance sur la balançoire de mon crâne et celle de Deborah Levy retrouvant à souhait des moments frais, régressifs, salutaires.

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