404

Le nouvel opus de Sabri Louatah est un concerto virtuose de la mécanique humaine des sphères politiques où ses élites rompues au savoir technologique, se livrent une guerre sans merci afin de dominer le monde par l‘intelligence artificielle et son cortège avec d’algorithmes et de « mirages ».

 

404, Sabri Louatah, Editions Flammarion, 2020, 356 p.

 

L‘histoire

 

Le nouvel opus de Sabri Louatah est un concerto virtuose de la mécanique humaine des sphères politiques où ses élites rompues au savoir technologique, se livrent une guerre sans merci afin de dominer le monde par l‘intelligence artificielle et son cortège avec d’algorithmes et de « mirages ».

 C’est tellement bien écrit que l‘on ne ressent pas le travail fourni. Sabri Louatah est devenu une référence littéraire avec lequel il faut compter. C’est qu‘il a du style, de l‘âme, connaît ses classiques et il a le brio, la sensibilité et un sens de l ‘observation aigu en plus.

 Nous sommes en 2022 dans le cadre d’une élection présidentielle, une femme est candidate, d’obédience « populiste et autoritaire ».Allia, la boss, la polytechnicienne issue de la méritocratie républicaine, femme survalorisée et désirée, veut tester une application, la 404, conçue pour déjouer les vidéos truquées : le monde des deepfakes n‘est pas une plaisanterie.

Trois personnages : Allia, Ali et Kader se sont rencontrés en Prépa, auquel vient s’ajouter Mehdi, le quatuor  de l ‘Allier se met en place.

Et voilà l’Algérie qui fait surface : C’est une histoire qui n‘en fini pas ! elle est toujours là ! combien de personnes ont un lien de premier, deuxième ou encore troisième degré de parenté avec ce pays ? Certes il y a un lourd passif : ne réécrivons pas l‘histoire on sait bien  comment s’est effectué le concert des nations c’est-à-dire le partage d’un gros gâteau nommé Afrique du Nord entre la France, la Grande-Bretagne, l’Italie et l‘Allemagne afin de garder une hégémonie économique dans cette partie du monde.

Cette histoire occultée, mal assumée, mal assimilée, mal cicatrisée, mal enseignée, non dépassée rend malade des deux côtés de la méditerranée.

Comment vivre dans un pays qui a colonisé pendant 132 ans puis la guerre pendant 8 ans ? Qui pourrait en sortir indemne ? Ce n‘est pas possible, d’autant que le colonialisme n‘est pas mort et que les petits enfants paient encore pour quelque chose qu‘ils ne connaissent pas ou si peu. Ce n ‘est pas le cas d’Ali qui est trop lucide pour faire l‘impasse là-dessus. Et pour cause !

Pourtant, sur cette mer méditerranée, blanche et centrale, où se joue la pire des tragédies, centre de gravité d’échanges de toutes sortes, ne peut pas se transformer en un vaste et ignoble cimetière.il faut bien l‘avouer cela fait beaucoup de morts, de peines, de sang et de rêves brisés.

L’ensemble du livre aborde ces questions fondamentales auquel s’ajoute celle de l‘identité française, la bi-nationalité, du racisme lié au faciès et conséquemment celle des inégalités. 

L‘auteur

 Toute proportion gardée, le style nerveux, énergique, vif, alerte, poétique, de l’humour aussi tout ceci est ressenti chez ces quarantenaires, tout cela  fait penser au style de Subutex de Virginie Despentes. 404 est une saga extrêmement bien écrite, bien agencée, des clins d’oeils, des figures de style, des symboles, (L’Allier, où se situe l‘action, centre culminant de la France permet toutes les directions, jeu de l‘allitération avec Ali et Allia n‘est pas dû au hasard), l‘auteur tire savamment les ficelles avec son œil de lynx, et minutieux il n‘oublie rien. Il dit même : «  Vichy, j ‘y sentais écrire les scènes malgré moi ». C’est tout dire. Le lecteur est alors pris dans une spirale d’actions, de rebondissements, de connexions, de sentiments, de faux départs, de fausses histoires avec des personnages aussi attachants que perdus.

C’est un véritable écrivain. Un grand écrivain du roman Français.

 Le citoyen

 « Rentre dans ton pays. Entendre ça alors que ça fait soixante-dix ans qu’on vit en France ! Mon petit Rayanne c’est la quatrième génération, il va falloir combien de générations pour que vous nous foutiez la paix ? Combien ? ".

C’est un extrait de la quatrième de couverture de cette fable dystopique, noire, sans leurre ni optimisme. Comment faire comprendre en France à tous ceux qui ne le comprennent pas, que les algériens sont français ?

Si on y ajoute que l‘auteur est algérien, petit-fils d’émigrés de Kabylie, amoureux de la grande littérature américaine (Philip Roth), russe (Dostoïevski) et française (Balzac), vivant aux Etats-Unis parce que la France est trop embourbée dans son Histoire, et qu’il est très difficile de créer, d’avancer et même de vivre  sans avoir à porter ce fardeau tragique. Aux Etats-Unis, il n‘est pas un africain du nord barbu mais un blanc, cela change beaucoup de choses !

Au  journal Le Parisien, il a dit : « En m’intéressant à la communauté des Arabes vivant en France, je m’intéresse à tout le pays et j’ai l’impression de parler de la France. Aux États-Unis, quand Philip Roth parle des juifs, il s’intéresse à l’Amérique ».

Si l‘on pouvait lui dire qu‘il n‘est pas tombé dans le piège du communautarisme facile et qu’avec son livre, il s‘adresse à l‘ensemble de la population française, maghrébine, européenne et sans doute davantage. Cela fait du monde.

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