Ali, le secret bien gardé Mohammed-Ali AMIR-MOEZZI

Le professeur Mohammed-Ali Amir-Moezzi annonce dès le début de son ouvrage : ce n’est pas un livre écrit « sur la figure historique de ‘Ali ni même sur tous les aspects de sa figure spirituelle...

Ali, le secret bien gardé, Figures du premier Maître en spiritualité shi’ite, Mohammed-Ali AMIR-MOEZZI, CNRS Editions, 2020, 470 p.

Le professeur Mohammed-Ali Amir-Moezzi annonce dès le début de son ouvrage cn’est pas un livre écrit « sur la figure historique de ‘Ali ni même sur tous les aspects de sa figure spirituelle.(…) ne seront examinés que certains aspects de la figure du premier imam dans la spiritualité du shi’isme, plus particulièrement le shi’isme imamite duodécimain », p 25. Appelé également imamisme, cette branche est la plus importante de l‘islam shi’ite. Ancré d’abord en Mésopotamie, Irak actuel et en Iran, la population compte près de 170 millions dans le monde, auxquels s‘ajoutent les Ismaéliens, les Zaydistes, les Bektashis de Turquie, les Nusayris syriens et encore une branche des Kurdes.

Lbranche majoritaire du shi’isme établit comme son nom l‘indique la généalogie de douze imams, le dernier étant l‘Imam caché ou le Mahdi qui viendra tel le Messie en sauveur eschatologique.Cet imam, « le guide éclairé », en est le centre de gravité. La mission qui en découle, l’imamat, est obligatoirement issu de la lignée de descendants du prophète.

Dès 632, date de la mort du Prophète Mohammad, deux conceptions fondamentales de sa succession s’affrontent, calife / imam, donnant lieu à la première scission de l‘islam sunnite au sein de la Communauté des croyants.

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 Pour les Shi’ites, ‘Ali est « Le » successeur naturel, légitime du Prophète.Or l‘Histoire s’est déroulée différemment, il ne sera que le quatrième calife de 656 à 661 et le 1erImam shi’ite. Les précédents califes, Abou Baker, Omar et Uthman n’avaient pas de nasab avec le Prophète ( parenté de sang).

Sunnites et Shi’ites

Les sunnites, intègrent la Sunna du Prophète, c’est-à-dire sa coutume, comprenant ses paroles et ses actes. Ils se rallièrent aux Compagnons du Prophète afin de lui succéder et nommer un calife. Les Shi’ites quant à eux, se rallient à Ali et sa « shi’a», le parti, cousin et gendre du prophète marié à sa fille, Fatima.

Ali et Fatima ont eu notamment deux fils, Hassan l‘aîné et le cadet Husayn, ce dernier a été décapité lors de la bataille de Kerbala en 680, marquant l‘usurpation de la légitimité, le début de la martyrologie shi’ite et donnant lieu à un rituel enraciné dans un récit théâtralisé de mortification commémorant son supplice «Le tazié ».

Après Kerbela, date qui devient une fête religieuse importante, l‘imam devient wali Allah, l‘ami, le proche de Dieu.L’imamat est un statut issu obligatoirement de la lignée de descendants du Prophète.En d‘autres termes, l‘imam appartient à une généalogie divine.De ce fait, ‘Ali inaugure un nouvelle vision et pratique de l‘islam, celle de l‘imamat, renforcée depuis Kerbela.

Le fondement herméneutique du shi’isme tient sa source dans une approche double du monde et de la religion où la parole de Dieu est à la fois exotérique et ésotérique. C’est l‘iman qui en est son interprète auprès des musulmans.Or le corpus des textes sont différents pour les shi’ites qui se basent sur une autre version du Coran détenue par ‘Ali, bien plus volumineuse que la Vulgate officielle auxquels s’ajoutent des hadiths de la tradition du Prophète, de ‘Ali et Fatima et de leurs descendants jusqu‘auimams suivants.Cette scission est non seulement religieuse mais également anthropologique, politique et herméneutique.

Portrait de ‘Ali :ʿAlī maʿa l-Qur’ān wa l-Qur’ān maʿa ʿAlī…«Alī est avec le Coran et le Coran est avec ʿAlī ...».

Pour faire le portrait de ‘Ali, les sources sunnites et shi’ites s’accordent à évoquer ses qualités de bravoure, sa bonté, son statut divin et ses rapports privilégiés avec le prophète.

L‘ouvrages‘attache à l’originalité, « à la singularité de ‘Ali »qui donnele titre deson premier chapitre et se développe tout au long du livre.

Ali, de son nom complet Ali ibn Abi Talib (vers 600-661) est « le seul personnage de l‘islam primitif, mis à part le Prophète bien entendu, à qui est accolé le terme de din ».p109.

Din ‘Ali la religion de ‘Ali, signifie ainsi les partisans de la première heure, fidèles de ‘Ali, précise l’auteur, qui pose la question de l‘origine de cette expression et sa légitimitéDin ‘Ali, serait ainsi la souche initiale de ce qui sera le shi’isme.

Dès la mort du Prophète Mohammed, les conflits liés à sa succession n‘ont pas tardé à se manifester.

Pour les shi’ites, le Prophète Mohammad avait désigné de son vivant‘Ali pour lui succéder et cela à plusieurs reprises, notamment peu avant sa mort, lors de son pèlerinage de l‘Adieu, le 20 mars 632,près de l‘étang de « Ghadir Khumm »,entre Médine et La Mecque, lieu historique devenu celui de l‘investiture de ‘Ali et la grande fête de Nowrouz, célébrée chaque année par ses partisans.

Selon les sunnites, le prophète n’avait laissé aucune consigne claire à ce sujet.Il avait laissécependantun dit, rapporté par le «hadithal-thaqalayn» celui de «Deux Objets Précieux », sa Famille et le Livre de Dieu.p33-34.

S’agissant de la composition réelle de la famille du Prophète, ce hadith indique en creux que ce sont les imams qui ont le droit en toute légitimitépar élection divine directe, d’interpréter les aspects ésotériques Bâtîn (le caché)et exotériques Zâhîr (l’apparent) du Coran.

A partir de la disparition du Prophètele clivage entre sunnites et shi’ites se creuse, mettant en jeu un courant majoritaire basé surun Texte sacré, intouchable, sans intermédiaire entre Dieu et la Communauté et de l’autre, un courant minoritaire qui appelle l‘exégèse du Coran avec un représentant qui intercède entre Dieu et la Communauté des hommes.

Cependant pour la Communauté musulmane, basée sur la parenté tribale, le Prophète et ‘Ali étaient puissamment liés. Plusieurs caractéristiques l’attestent. Le Prophète n‘a pas eu de descendance mâle vivante, Ali porte « les qualités du Kâhin ou de noble qui se transmettent entres autres, par le sperme du père », p133, ils étaient cousins germains, avaient une fraternité de sang et de salive par le rituel du « Tahnik » et un lien encore plus resserré par le mariage avec Fatima, fille du Prophète, qui donnera naissance notamment à deux garçons, Hassan et Husayn deviendront ceux de La Sainte Famille (Ahl al-nubuwwa). Cette dimension de la Nubuwwa débouche sur la notion de walaya « amitié avec Dieu ou saint-pouvoir »dédiée au wali, c’est à dire l‘Imam à double essence humaine et divine.De ce fait, ‘Ali devient « l’exégète par excellence de la Parole divine ». En revanche chez les sunnites, le calife élu, dont les devoirs sont religieux, exécutifs et administratifs, ne décide pas et ne conduit pas la prière, il est un exécutant de la Loi.

‘Ali a reçu du Prophète l’enseignement du Coran du sens « caché » c’est-à-dire sa dimension ésotérique, dit le « Coran intégral » qui sera révélé par des imams de sa descendance à la fin des temps, laissant entrevoir que les sunnites ont expurgé la Vulgate initiale du calife Othman en effaçant les références et versets évoquant ‘Ali.

Cette transmission et ce savoir acquis font de l’imam ‘Ali, le maître de l‘interprétation spirituelle du Coran, le Ta’wil (l‘exégèse) qui augmente son aura et son pouvoir devenus gênants aux yeux de ceux qui entouraient de très près le Prophète et plus généralement des sunnites.

Dès lors, il est plus aisé de comprendre que les shi’ites utilisent l‘allégorie, la typologie, un vocabulaire spécifiquement imagé et voilé dans ce que l‘on peut nommer la culture du secret.Les Shi’ites se sont retranchés dans la « Taqiya » (garde du secret) qui consiste à invoquer et célébrer Dieu en cachette.Le titre du livre en est une belle et claire démonstration.

L’ouvrage se termine avec deux contributions d’universitaires en annexe, l’une signé de Orkhan Mir-Kasimov aborde la figure de ‘Ali et dépeint la perception de l’image de l’Imam dans les milieux mystiques et messianiques du V ème au XVI ème siècle. L’autre, de Matthieu Terrier « examine la présence de Ali dans la philosophie islamique » aussi bien son personnage historique que sa personnalité métaphysique plus particulièrement chez les philosophes chiites.

En fin d’ouvrage une abondante bibliographie, un index des noms propres, noms de lieux, titres d’ouvrages et termes techniques avantagent cette étude pour qui veut aller plus loin.

Mohammad Ali Amir-Moezzi, Directeur d’études à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes  où il occupe la chaire de l’islamologie classique, détenue précédemment par Louis Massignon, et Henry Corbin notamment, est connu à l‘échelle internationale pour ses travaux universitaires.

Il a, pour cette édition, consulté un nombre incalculable de livres, d’articles et références en plusieurs langues afin d’apporter un éclairage unique et stupéfiant sur la vie et l’œuvre dl’imam ‘Ali et du shi’isme précisément ainsi que sur l’islam en général.

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