Fethi Benslama, Le saut épique ou le basculement dans le jihâd.

En posant cette problématique sur une pratique psychanalytique, Fethi Benslama poursuit une longue réflexion entamée depuis la soutenance de sa thèse en 1999 à Paris à laquelle s’ajoute une expérience de clinicien pendant plus de 15 ans dans un service de la protection de l’enfance en Seine-Saint-Denis et ses travaux sur l‘islamisme et ses dérives mortifères.

Fethi Benslama, Le saut épique ou le basculement dans le jihâd, Essai, Editions Actes Sud, 2021, 192 pages.

 

En posant cette problématique sur une pratique psychanalytique, Fethi Benslama poursuit une longue réflexion entamée depuis la soutenance de sa thèse en 1999 à Paris à laquelle s’ajoute une expérience de clinicien pendant plus de 15 ans dans un service de la protection de l’enfance en Seine-Saint-Denis et ses travaux sur l‘islamisme et ses dérives mortifères.

Ce département d’Ile-de-France essentiellement composé d’habitat social, le plus jeune en terme de populations, le plus diversifié en terme d’étrangers, notamment de musulmans, population particulièrement visée, contient les éléments d’une fracture sociale programmée, organisée et renouvelée au fil des décennies depuis les lois de décentralisation.

 

Cette nouvelle donne au nom d’un certain islam a ébranlé le monde à coups d’attentats, de terrorisme, d’amalgames et d’instabilité collectives mettant aussi à mal le musulman lamda.

 

Fethi Benslama prévient que « la psychanalyse n’explique pas des actes, elle tente d’élucider comment quelqu’un en arrive à tel ou tel acte », évite le piège« d’isoler un élément causal unique ».

 

Son ouvrage repose sur trois cas de conversion, Sophie Kasiki, Zacarias Moussaoui et David Vallat ainsi que Mohamed Bouazizi, ce dernier étant témoin et martyr à part parce que ce jeune tunisien immolé par le feu, a été le déclencheur en 2010 du printemps arabe en Tunisie. Il affirme par ailleurs qu‘il n‘y a pas de jihâdiste type et que radicalisation ne signifie pas automatiquement terrorisme.

 

Son nouvel essai examine la question du « saut épique » ou passage à l‘acte : qu‘est ce qui dicte ce saut ?

« Quels en sont les ressorts psychiques ? »

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Du musulman anonyme au « surmusulman ».

S’il n‘y a pas de jihâdiste-type, Fethi Benslama a consulté les chiffres officiels qui indiquent que 2 /3 des « personnes signalées » sont des jeunes âgés de 15 à 25 ans, âges de la transition et de la quête.Des jeunes sans repères ni « enracinement », ils n ‘ont plus de « pont généalogique » nécessaire pour se construire, avec leurs grands-parents laminés par le trauma de la colonisation et de l‘exil.

Là où le jihâdisme a gagné en prosélytisme et en crédibilité auprès des jeunes est qu‘il s’est posé sur les failles : de la famille où le chef, le grand-père était un émigré de la première heure, travailleur, modeste et silencieux, des pouvoirs publics qui n‘ont pas voulu voir les besoins des nouvelles générations frustrées et de l‘école dépassée par un nouveau public plus affranchi, plus lucide et désenchanté.

 

Le surmusulman selon Fethi Benslama, construit sur la structure psychique freudienne du surmoi, est « le musulman qui veut être plus musulman que le musulman qu‘il est », avec des codes vestimentaires, corporels, l’obsession de la pureté, la promesse merveilleuse d’une vie après la mort…

Deux ennemis sont identifiés,  extérieur assimilé à l’occident et intérieur qui se trouve à l‘intérieur de chaque musulman, ennemi qu‘il faut polir, dompter, magnifier par des actes spectaculairement mortifères.

Ainsi, le saut épique serait celui qui consiste à  traverser le fil rouge de l‘horreur pour rentrer, vivant, dans une sorte de légende historique et une fois mort, dans le cénacle du martyr pour correspondre à un récit imaginé, inventé de toutes pièces, sans aucun salut possible.

 

La conclusion de cet essai est remarquable dans le sens où Fethi Benslama voit et va plus loin en nommant une réalité glaçante : « le fondamentalisme musulman n ‘est devenu aussi puissant que parce qu‘il y a été abondamment financé et armé par des pays alliés des grandes puissances occidentales et par certaines de ces puissances. L’Afghanistan n‘aurait pas été la plus grande école de jihâdisme ni son terrain de guerre victorieux sans  les moyens des Etats-Unis d’Amérique et de l’Arabie Saoudite pour combattre l‘URSS et le communisme» p 175.

 

Engendrant le désastre jusqu‘en Irak, Libye, Syrie, Liban…

 

Et d’ajouter que, « depuis 40 ans, tout l‘espace humain est en proie à des hostilités déclarées ou larvées autour d’une question sous-jacente : Qu’est - ce - qu‘être musulman aujourd’hui ? » p 21.

Comment se relever après cela ? Après, avec cette haine distillée contre le monde musulman…

Ce livre est à lire absolument pour quiconque cherche à comprendre les dérives funestes d’une société en quête de sens. Non seulement l‘auteur y développe une brillante démonstration mais il apporte aussi des réponses nécessaires au vivre ensemble.

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