Karima Berger Les gardiennes du secret, Les grandes figures féminines de l‘imaginaire musulman, Editions Albin Michel, 2022, 285 p.
Bien plus qu‘un livre, c’est une offrande, une grâce que nous donne Karima Berger dans son dernier opus. Une écriture inclassable, une nouvelle vision et compréhension du Coran, le mystique andalou Ibn Arabi et l‘émir Abdelkader, ses principales inspirations notamment, pour évoquer quelques femmes musulmanes qui ont marqué l‘histoire et mettre à sa bonne place la femme, le féminin, l’autre part de chacun.
©Osman Hamdi Bey (1842-1910) Mihrab, 1901.DR
La Parole « ne la comprennent que ceux qui savent ».Le Coran
« Les gardiennes du secret » sont une invitation à lire ou relire le Coran, parce que plus on le lit plus il livre des secrets. En réalité et pour citer un livre de Youssef Seddik « nous n ‘avons jamais lu le Coran « a fortiori de cette façon.
Karima Berger donne beaucoup de références mais elle n‘écrase pas, elle ouvre, elle illumine la lecture et le chemin,lui donnant une haute valeur initiatique. C’est un livre à la fois personnel avec des souvenirs familiaux, de son enfance et de son adolescence en Algérie, jalonnée de lectures diverses, avec sa grand-mère, détentrice elle aussi d’un secret, transmis à sa petite fille.
Plus encore c’est un livre allégorique, initiatique, magistral : elle a revisité les acquis apportés et figés des exégètes du Coran, sa lecture est bienfaitrice, moderne, féminine. Plus encore elle croise des connaissances d’orient avec celles venant d’occident, donnant lieu à des effets inattendus et significatifs.
C’est une somme de recherches, d’analyses, de découvertes que l’auteure a effectué pendant des années : un tel livre ne peut être le fruit furtif d’un temps restreint.
Ainsi ces femmes peu ou pas connues, musulmanes ou pas, interpellent toutes les femmes, ce qui apporte une force décuplée arrivant jusqu‘à nous. Il est question également de Platon dans le Banquet, évoquant Diotime « qui en sait plus que lui en divers thèmes ».
Karima Berger énonce quelque chose d‘extrêmement important sur l‘interprétation du texte coranique en avançant l‘idée que« les trous de la Loi font partie de Sa plénitude » et que « l‘homme n‘a pas non plus à combler le silence de Dieu », mettant à mal toutes les interprétations accumulées au fil des siècles !
Le lien s’impose avec le thème du voile : selon l‘historien et chroniqueur réputé Tabari : « Le Coran enjoint de cacher leurs parures (ou leur beauté) afin qu‘elles se fassent reconnaître sans risquer d‘être offensées, elles ne doivent pas être confondues, en sortant de leur demeure, avec les femmes non libres qu‘étaient les esclaves. Le voile vise en 1erlieu les épouses du Prophète et celles des Premiers Croyants, et de citer la sociologue Fatima Mernissi qui écrit « le voile (hidjab) marque un espace de séparation qui préserve l‘espace du Prophète ».Alors que « le juif hellénisé Paul l‘impose en chrétienté aux femmes en signe de soumission à l‘homme ».
Ibn Arabi, maître spirituel de l‘émir Abdelkader, pour qui la « langue est miracle » livre une facette du secret des femmes : « la force inhérente aux femmes est due à leur passivité réactive (infi’âl) qui est le degré de la possibilité ».
L’émir Abdelkader quant à lui répond : « La femme en tant que telle est la manifestation du degré de la réceptivité (infi’âl, notion contenant les sens tout à la fois de plasticité, de puissance et de passivité) ce degré est d’un ordre admirable et excellent, car n‘était la féminité – c’est-à-dire n‘était le degré de réceptivité de l’acte issu du degré de la fonction de la divinité - les Noms de Dieu seraient restés inconnus, plus précisément, seraient restés sans effet ».
A ce moment-là, on s’exclame, on bondit, on réalise l‘importance du Ghayb,(le mystère)! Que c’est puissant ! Jamais personne n‘aura expliciter plus clairement ce fait, cet état, cette force, cette halte, cette vérité. Tout le monde s’est trompé, il faut reprendre langue avec le sens originelchaque chose, sauf les poètes et les savants parce que « plus c’est poétique plus c’est vrai ».
Une scène - et tant d‘autres ! - m‘a frappée, celle avec Khadidja, « la femme qui sait au moyen de son corps », reconnaître si l’ange Gabriel est réellement un ange et non un démon.
Découvrir par ailleurs que « l‘épouse se dit aussi râha mot issu derûh « l’esprit », félicité ou encore la cour intérieure de la maison ou encore un lieu couvert où va se reposer l‘âme » tient du choc sémantique et réel.
Après une nouvelle séance de lecture à une terrasse de café ombragée qui m’a accompagnée jusqu‘aux 90 % du livre, sur le chemin du retour, je me suis surprise à chantonner un air que je connaissais pas, que je n‘ai jamais entendu… en fait, beaucoup de choses, de connaissances sur le sujet étaient éparses, ellesse sont emboitées, classées, hiérarchisées dans mon propre cheminement que j‘ai déserté ces dernières années, invitation m ‘incitant à y retourner, telle une hôte absentée…
C’est étonnant comme ce livre résonne en moi avec celui du poète et juriste andalou Ibn Hazm « Le collier de la colombe, de l‘amour et des amants » comme « de petites histoires qui en diraient une grande », en particulier le chapitre « Comme on s‘éprend d’un seul regard ».L’ouvrage est une expérience, une manière de décrire les formes que peut prendre l‘amour : de la même façon, Karima Berger nous incite à regarder autrement, à considérer, à concevoir le féminin avec la bienveillance de l‘amour.
Je ne quitterais pas ces lignes sans citer quelques noms de ces femmes, ces gardiennes du secret : Leyla et Majnûn, Aïcha et Hafsa, Rabi’a el ‘Adawiyya, Marie, Balqîs…
Quant au secret, je ne saurais vous le dévoiler, ne souhaitant pas entraver d’avance la lecture approfondie de ce livre remarquable, éblouissant, nécessaire et inespéré, d’une élégance rare, d’une générosité époustouflante, d’un amour infini qui traverse le temps.