Les arrogants Gabriel Boustany

L‘action débute en 1930, au Liban sous mandat français (1920-1943) et britannique et six siècles d’occupation ottomane, à bord du paquebot Le Champollion, la famille Fakreddine issue de la haute société libanaise, fait la traversée Beyrouth-Genève. Et plus tard, comme un boucle qui se forme d’elle-même en un retour aux sources inévitable, d’autres voyages Genève-Paris et Paris-Beyrouth.

« Les arrogants » Gabriel Boustany, Editions J.C Lattès, 2019, 406 pages.

 

Il est des livres qui se lisent avec une lente gourmandise, placent le lecteur et la lectrice dans une soif de savoir, qui vous suivent plusieurs jours après, à l‘écriture élégante, raffinée coulant d’une source intérieure : Le livre de Gabriel Boustany « Les arrogants » en fait partie.

C’est un roman à lire et relire, un scénario à devenir film, une tranche de l‘histoire internationale où le Liban se déchire notamment par un confessionnalisme érigé en dogme lorsque le concert des nations s’est partagé cette région du monde et au-delà.

Les groupes ethniques sont représentés dans cette saga familiale et sociétale, servie par des caractères bien trempés, le père-patriarche, l‘émir Tarek, puits de science et de culture, militant de la première heure du nationalisme arabe, la mère beaucoup plus jeune est une « princesse circassienne » effacée mais n‘en pense pas moins, Farouk, le fils gagné par son dandysme et son homosexualité, les petites jumelles, Yasmina et Zahra occupées à s’amuser et bien entendu l‘héroïne, la rebelle, grandie bien trop vite, la vivace et la lucide, chérie par son père, celle qui a reçu le flambeau du pouvoir : Princesse Tasmine. Dès sa naissance, Il a misé sur elle comme on miserait sur un avenir meilleur, libéré de la tutelle coloniale dans un Liban devenu unifié et fort, sur une femme qu‘elle deviendra bien vite et aura une bonne longueur d’avance sur les autres. Et qui saura mettre en œuvre les projets de son père. La lucidité est une arme tranchante, Tasmine en paiera le prix sans vraiment comprendre l‘amour d’un candidat transi, de classe sociale inférieure, confiné dans des traditions trop pesantes à son gré, ne laissant que peu de place à la femme. Tasmine rejetait tout de lui, de ses manifestations gauches et coincées ; et pas seulement venant lui, jusqu‘à « la démonstration de la larmoyante pathologie arabe de l‘amour » que Mansour, le chauffeur musulman attitré du Manoir laissa apparaître un jour de confession son amour contrarié pour la gouvernante helvète chrétienne.

 

L‘action débute en 1930, au Liban sous mandat français (1920-1943) et britannique et six siècles d’occupation ottomane, à bord du paquebot Le Champollion, la famille Fakreddine issue de la haute société libanaise, au nom mondialement connu et souvent usité pour divers lieux, fait la traversée Beyrouth-Genève. Et plus tard, comme un boucle qui se forme d’elle-même en un retour aux sources inévitable, d’autres voyages Genève-Paris et Paris-Beyrouth.

 

 

Pendant la traversée, entouré de ses amis, les cinq représentants des forces libanaises en présence, au visage tamisé par l‘éclairage du bateau, penchés au-dessus d’une immense carte de leur région d’où jaillit la lumière entre les volutes des cigares un tableau à la Georges de la Tour : sunnite, chiite, druze, maronite et orthodoxe. «Tout nous oppose et tout nous lie » dira plus tard, le vieux lion arabe à son ami Paul Mattar à Genève.

C’est cela le Liban en somme, des différences visibles, appuyées qui forment un tout, un bloc solide qui tient malgré les batailles, guerres, luttes.En 1930, le monde entier a connu les retombées de la crise américaine de 1929 dont la principale conséquence est de stopper l‘émigration des hommes. L’Arabie Saoudite et les pays du golfe, monarchies du pétrole, deviennent le nouvel eldorado fera appel des libanais et d’autres ressortissants constructeurs, porteurs du génie technique pour construire et l’intégrer à la modernité. C’est le destin de l‘ingénieur, l’amoureux épistolaire puis réel de Tasmine.

 

Emir Tarek Fakreddine, visionnaire, pédagogue

 Plus âgé que les protagonistes présents, l‘émir Tarek est très attachant, il appelle sa femme « Habibati, Ma chérie », connaît très bien la situation de son pays et par ricochet celui du monde arabe. Il espère, milite, se projette, établit des scénarios possibles pour sortir son pays aimé de la gangue des conflits d’intérêt.

 Sauf que les états dominants veillent et que chacun veut tirer profit de la position stratégique du Liban. Il mise sur Tasmine pour assurer une révolution au sens de changement radical du pays. Il a saisi que l‘avenir passe par la femme, sa fille notamment qui saura apporter ce vent de fraicheur et de nouveautés dans un pays ralenti par le poids des traditions patriarcales. Il accepte tout d’elle à la fois en père et spectateur, désabusé et a perdu la foi : «  Je cherche des gloires du passé dans les livres du présent. Je n‘en trouve pas » dit-il à sa fille, lors d’une de leurs nombreuses discussions.

 

Lorsque son fils Farouk au prénom royal lui lance que « les arabes sont finis, ils sont morts avec Salah-Eddine » celui-là même qui a réussi à chasser les chrétiens de Jérusalem lors des croisades ; c’est bien le signe qu’il refuse d’entrer dans la mêlée parce qu‘il n‘y croit pas et préfère gaspiller sa vie en beuveries avec ses amis d’un soir.

 

L’ouvrage de Gabriel Boustany est remarquable de finesse, de vie, de douceur, rien ne vient heurter la lecture, son développement et ses projections.

Il a un style très littéraire, romanesque, tel le conteur qui raconterait sans notes, sans texte ; des images issues d’une culture riche, pleine de douceur et de vivacité et de la langue arabe si subtile que l‘on entend en arrière-fond tout au long du livre.

 

« J’ai entrepris il y a quelques années l’écriture “fort ambitieuse” d’une trilogie de Beyrouth, précise Gabriel Boustany. Ce livre en est le premier volet. Les personnages s’inspirent de gens que j’ai connus et de situations revues et corrigées par la part de l’imaginaire. Le Liban est un village et les Libanais sont partout chez eux dans le monde. La Montagne, le Chouf, tient une grande place dans ce livre, il en est la flamme. On reste dans le romanesque. » a -t- il ditau cours de  l‘entretien mené par Edgar  Davidian dans le quotidien beyroutin  L‘Orient Le jour daté du 10 juin 2019.

 

Gabriel Boustany a dédié ce livre à sa petite-fille Anaïs, à la manière de l‘émir Tarek avec sa fille, certains que l‘avenir du monde est  entre les  mains des femmes.

 

Le lecteur sort de cette atmosphère avec une sensation de tristesse contenue, de mélancolie, de rendez-vous manqués, d’un temps qui n‘est pas encore venu pour que cette région du monde se relève et retrouve sa flamboyance légendaire.

 

Pour sûr, il faut, pour le moins, être, devenir, rester  arrogant pour porter les rêves passés et ceux de demain.

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