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Billet de blog 10 avr. 2022

La colombe et le moineau,  Khaled Osman, Editions Vents d‘ailleurs, 2016, 190 p.

Égyptien établi en France depuis un moment, Samir est arrivé en France  en année de seconde de lycée et enseigne la civilisation arabe à la Sorbonne. Ayant coupé les ponts avec son pays d'origine, il est installé dans le confort de sa vie parisienne avec sa compagne Hélène, menant ainsi une vie assez « plan-plan ».

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La colombe et le moineau,  Khaled Osman, Editions Vents d‘ailleurs, 2016, 190 p.

Connaissant Khaled Osman pour ses magnifiques traductions de romans arabes, j‘ai voulu le découvrir en tant qu‘écrivain avec son second roman.

 et le moineau de Khaled Osman

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Égyptien établi en France depuis un moment, Samir est arrivé en France  en année de seconde de lycée et enseigne la civilisation arabe à la Sorbonne. Ayant coupé les ponts avec son pays d'origine, il est installé dans le confort de sa vie parisienne avec sa compagne Hélène, menant ainsi une vie assez « plan-plan ».

Il prépare une thèse de doctorat sur l’expédition de Bonaparte en Egypte.Il vit avec Hélène, étudiante qui suit ses cours, il a un frère jumeau, Hicham, resté au pays qui l‘appelle un soir en laissant un message assez inquiétant lui demandant de revenir avec son ex-compagne Lamia. Cette femme est présentée comme un mirage, une sorte de  luciole, inscrite aux Beaux-Arts, indécise, perdue dans la ville comme dans sa vie, elle n‘est ni une colombe, ni une reine, une sorte de fille de l‘air, ou d‘arlésienne égyptienne. Entre les deux frères jumeaux que tout oppose, une histoire plutôt « soft » qui rappelle Caïn et Abel : l‘un des deux mourra «  symboliquement » et ce ne sera pas Samir.

A partir de ces éléments de narration, l‘auteur va développer le récit d’un personnage principal assez taciturne, se livrant peu, dialoguant avec lui-même, dans un style comme « nettoyé » de toutes scories qui pourraient le dévoiler, habité qu‘il est de souvenirs entêtants et douloureux.

Choc des cultures

Cependant, l‘auteur aborde beaucoup de thèmes, notons le rapport France-Egypte et par extension celui de l‘orient et de l’occident vu par une famille aisée de la société égyptienne contemporaine bénéficiant de largesses sous forme de bourses prenant en charge le voyages, le séjour et les études en France, le Printemps arabe et son retour de bâton depuis la place Tahrir, lieu de débordements de toutes sortes que l‘on a pu voir, la question du couple mixte entre un arabe et une française, le fait qu‘elle étudie la civilisation arabe et apprécie Mahmoud Darwich ne change pas grand chose. Les arabes d’une manière générale, pensent que certains détails sont superflus à dire et s’ils ne comprennent pas ou n‘intègrent pas les codes sociaux et de couple, la relation devient vite tendue, doit passer par le dialogue soutenu pour éviter la rupture. C’est ce qui arrive à Samir, chevillé à sa culture avec tout ce que cela sous-entend qui « n‘a pas pensé à dire à Hélène qu’il avait un frère, de surcroit son jumeau ».Faute ou négligence, Hélène la considère comme une entorse à la confiance dans leur couple. De plus, elle qui est «  la femme de sa vie » lui reproche notamment son « insatisfaction perpétuelle » donnant lieu à une rumination permanente, liée à son mal-être. En fait Samir pense qu‘Hélène doit tout deviner sans rien lui dire ! C’est le pire scénario de l‘incommunicabilité !

Mise à distance d’autres arabes

Il y aussi un point intéressant que je voudrais livrer ici : en venant en France,  à Paris plus précisément, le personnage a une forte probabilité de rencontrer d’autres arabes et en particulier algériens, Histoire oblige,  ici c’est l’Algérien Majid, « ce rustaud », ce «  brave type »que l‘auteur affuble volontairement d’un Madjid pour désigner la différence de langage (c’est la langue arabe qui est visée ici) et l’origine sociale, l’ex-colonisé vit forcément à la Goutte d’Or, dans « un immeuble à l‘odeur rance » où l’ascenseur ne fonctionne pas, montrant ainsi la suprématie de l‘un sur l‘autre y compris hors sol. Dans ces conditions, il ne peut être son ami, autre relégation, Samir ne fréquente que des intellectuels. L‘homme est maçon, définitivement poussé en bas de l’échelle de valeur et d’intérêt de Samir, bien qu‘il ait connu la femme disparue, réclamée par son frère. Encore un autre présupposé sur Madjid, Samir « contrairement à ce qu‘il avait craint, la petite cuisine était impeccablement rangée », est choqué de savoir que la femme invisible ait vécu avec le rustre ! L‘animosité de Samir envers Madjid est criante :

c’est pourtant lui qui, avec le personnage d’Hélène, apporte le plus de vie dans le roman et peut-être sans que l ‘auteur l‘ait voulu. Et c’est lui qui va l‘aider à retrouver Lamia.

C’est que les Egyptiens se sentent supérieurs aux autres arabes, a fortiori vis-à-vis des algériens qu‘ils sont pourtant venus arabisés dès leur Indépendance du joug colonial acquise. Ces clivages à la dent dure demeurent.

France-Egypte

Sur l’Expédition d‘Egypte de Bonaparte, les égyptiens ont beaucoup fantasmé cet épisode de leur histoire, à commencer par le cinéaste Youssef Chahine avec son « Adieu Bonaparte »qui a été un cuisant échec. En 2017, l’historien et professeur d’université Juan Cole a dressé l’histoire sans complaisance de cet événement dans un livre remarquable « La véritable histoire de l‘expédition d‘Egypte » où l‘on apprend en substance que les dégâts humains, sans réel motif parfois,  ont commencé à Toulon en France, à Malte et en Sicile, sans parler de l‘Egypte proprement dite avec une énorme perte d‘hommes afin d’honorer le rêve perdu d’Ali-Bonaparte qui se voyait le Sultan du monde arabe en se servant de la religion musulmane sous couvert des ulémas d‘al Azhar. Une comédie tragique !

 Khaled Osman est un bon traducteur sauf que pour son roman, il semble qu‘il ait expurgé les éléments qui donnent le rythme, la vivacité, la musicalité, en un mot l‘humanité à son récit doté d’un titre à valeur symbolique. Il fait écho avec celui de son compatriote Tawfiq al Hakim en partie autobiographique  « l‘Oiseau d‘Orient » écrit en 1941, traduit en 1961, devenu un film avec l’acteur égyptien Nour al Sharif qui évolue dans l‘univers du théâtre de l‘Odéon où il s‘éprend d’une employée, abandonnant ses cours à la Sorbonne.

Ce qui reste de ce livre une fois lu est qu’hommes et femmes, ici des égyptiens, portent le poids des incompréhensions et des non-dits accumulés de leur culture, de leur histoire a fortiori depuis la mondialisation et l’éclatement de ce qui constituait leur vie, identité, famille, croyances, valeurs, et projets.

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