L’école de la guerre et Le roman de Beyrouth d'Alexandre Najjar

Quelle jolie idée d’avoir baptisée cette collection de la Table ronde, « La petite vermillon » qui appelle des textes construits en tableaux et un rideau de scène, rouge comme il se doit. Les deux livres se complètent admirablement. En 23 scènes ou tableaux, l'auteur revit et décrit à l'âge adulte des moments de vie de son enfance quand tout était plus beau et insouciant. Forcément.

Le roman de BeyrouthLe roman de Beyrouth              

L’école de la guerre et Le roman de Beyrouth Alexandre Najjar, Editions La table ronde, collection « La petite vermillon », 137p. 2017 

Quelle jolie idée d’avoir créée et baptisée cette collection de la Table ronde, « La petite vermillon » qui appelle des textes basées et construits en tableaux et un rideau de scène, rouge comme il se doit.

Les deux livres se complètent admirablement.

C’est sans doute ce qu'a fait Alexandre Najjar avec son livre dédié à son père et à son amoureuse Ghada.

En 23 scènes ou tableaux, un prologue et un épilogue,  l'auteur revit et décrit à l'âge adulte des moments de vie de son enfance quand tout était plus beau et insouciant. Forcément.

« Beyrouth m'habite » dit Monsieur Philippe, un habitant de l'immeuble, une mémoire du Liban, comme il ne voit plus avec ses yeux, il utilise le conte, un intermédiaire pour narrer une histoire, la sienne qui va s’emboiter avec d’autres, donnant lieu à une chaine de transmission, de narrateurs, d’histoires et de situations.

 Comme une guerre qui ne finit pas

L'auteur est âgé de 8 ans lorsque la guerre éclate. Il n' a pas connu autre chose comme toute une génération avec lui. Sa maman cache la vérité «  pour berner la peur » lors de bombardements, ce sont des « feux d’artifice » dit-elle.

Le jeune Alexandre vivra une passion épistolaire avec la belle Ghada. Son instituteur enseigne « Les principes de base du parfait survivant » et «  les 3 méthodes pour construire des barricades » afin de former de nouveaux gavroches libanais qui ne mourront pas !

C’est terrible de rythmer les battements de son cœur à ceux des bombardements, entre deux séjours dans des abris lors du couvre-feu. Moments d’attente, entre vie et survie.

Face à la fermeture des écoles, victimes de bombardements d’obus, la mère du narrateur décide de créer une école avec des professeurs dans leur appartement transformé en salle de classe. Et tante Malaké, fume le narguilé pour se détendre.

C’est fréquent chez les libanais de chercher des voies de survies, de sorties d’une situation inextricable, de créer une école par exemple, c’est-à-dire maintenir le Savoir, de ne pas subir le sort qui s’acharne : cette force de vie qui s’exprime, on dira aujourd’hui résilience et c’est pareil, donne à leur destin une toute autre orientation.

Et puis il y a ce terreau de culture, d’art, d’idées, d’exigence, que de nombreux libanais portent en eux.

A l’école de la guerre, La mort rôde partout, on reconnaît « le canon de 240 d’une roquette, d’un missile Grad… » et toutes choses qu’il vaudrait mieux oublier pour toujours, comme le cortège des voitures piégées, les morts, les familles dévastées, les dégâts matériels, les rues défigurées, les blessés courant sans savoir où aller….

Lorsqu' il voit le corps d’un franc-tireur se faire torturer, tracté, cheville attachée dans les rues de Beyrouth, au vu et au su de la population, pour finir décapité, la tête en évidence sur la jeep sillonnant la ville, trophée de la barbarie triomphante, l' enfant vieilli d’un coup. Nul ne peut oublier, effacer une telle scène.

Autre tableau, celui de l'oncle Michel, chargé de monter des pièces de théâtre avec frères et sœurs de l’auteur et lui-même, dans une salle de fortune, telle Petra des fameux frères Rahbani, du grand poète et auteur dramatique de renommée internationale Georges Shehadé ou encore, plus classique La guerre de Troie n' aura pas lieu de Giraudoux.

Quoi de plus constructif, plein de renaissance et d’avenir que de s’adonner aux œuvres d’artistes, musiciens, poètes, dramaturges en période de paix, a fortiori en période de guerre .

Ce fut déjà le cas lors de la deuxième guerre mondiale. L’art pour ne pas mourir, l'art comme moyen d’immortalité.

C’est remarquable, Alexandre Najjar était jeune, il a connu un épisode similaire de découverture du Théâtre comme la grande comédienne et directrice du Théâtre de la Ville – Al Madina, de Beyrouth qu'est Nidal Al Achkar. 

En conclusion, c’est l’instituteur qui aura le dernier mot, le plus représentatif de ceux qui, contraints à l‘exil loin, très loin, doivent partir, revenir et constater que «  (…) nous sommes devenus étrangers dans notre propre pays ».

Dans Le roman de Beyrouth, Alexandre Najjar confirme son amour des anciens, des personnes âgées, porteuses de mémoire, de culture, de souvenirs vivaces.

Il est dans le même temps très attaché à son pays, à Beyrouth comme le sont les libanais. Ce pays étonnant de vitalité a toujours été loué, porté, adoré comme on peut l‘être au chevet d’un enfant malade.

Évoquant une saga familiale sur trois générations, l'auteur fait appel à un narrateur déjà rencontré dans À L’école de la guerre, Monsieur Philippe né en 1923, ancien journaliste, devenu aveugle, dont le grand-père a été drogman, c’est-à-dire interprète officiel auprès du consulat de France au Liban. La Place des canons- Place des Martyrs, devient un satellite, un rond-point, une place centrale où converge l’essentiel. Place mythique, poétique, historique, politique depuis que Rafic Hariri, premier ministre assassiné en 2005 y est enterré. La blessure et le manque restent à vif.

Ce n' est donc pas un hasard si le livre s’ouvre sur une citation de Nadia Tuéni, grande poétesse qui a tant écrit sur le Liban en le réinventant sans cesse, durant sa courte et dramatique vie. Et fille spirituelle du grand Georges Shehadé.

Construit avec une structure proche du livre précédemment cité, prologue, 7 parties et épilogue, l'ouvrage s’ouvre donc par un cri d’amour soufflé par un homme de 80 ans, cela impressionne, « On ne me prendra pas Beyrouth ! ».

Comment ne pas aimer Beyrouth entre guerres, révoltes et  renaissances ?

Le Roman de Beyrouth c’est avant tout une fiction avec « un arrière-plan réaliste » un roman d’amour porté par des hommes et des femmes meurtris de toutes parts dans ce pays aux différentes strates de sédiments des occupants successifs, d’une famille libanaise de 1858 à nos jours, aux 17 communautés religieuses, là-bas au bout de cette mer magiquement méditerranéenne.

Beyrouth chantée, écrite, déchiffrée, rêvée, peinte, regardée, défigurée, berceau de cultures et de civilisations, Bhabek ya Loubnan chanta la grande Fairouz.

Il faut se laisser porter par la voix de conteur et le souffle épique de Monsieur Philippe, transmis à Alexandre Najjar, Roukoz, et tous ces personnages magnifiques. Le lecteur ressent un attachement hors du commun, donne le désir de s’y rendre malgré les soubresauts de l‘Histoire. Puisque le Liban est aussi méditerranéen, il fait partie de notre histoire, à aimer et à défendre.

Une grande pensée émue, des prières et plus encore aux libanais du Liban qui viennent de vivre une grande horreur avec les déflagrations le 4 août dernier, laissant la ville de Beyrouth exsangue, orpheline, hagarde.

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