Illégitimes , Nesrine Slaoui

C’est un premier roman simple d’apparence écrit pendant le confinement par une jeune femme devenue journaliste, jolie, franco-marocaine qui fait l’expérience de ce qui renvoie à son origine. Appréhender le « d’où l‘on vient » est toujours une traversée enrichissante et blessante.

IllégitimesNesrine Slaoui, roman, Editions Fayard, 2021, 196 p.

 

C’est un premier roman simple d’apparence écrit pendant le confinement par une jeune femme devenue journaliste, jolie, franco-marocaine qui fait l’expérience de ce qui renvoie à son origine. Appréhender le « d’où l‘on vient » est toujours une traversée enrichissante et blessante.Enrichissante parce l‘on connaît et reconnaît ses bases, ses valeurs, sa culture, son éducation sa langue et tant d’autres choses.Blessante parce qu‘être différent, se sentir différent, n‘est pas banal, cela peut être un handicap tant que les mentalités resteront sclérosées et peut devenir une force, une richesse, une victoire.

 

Le choc des étudiants «transfuges de classe » des études supérieures en province renvoie à Nesrine Slaoui à la figure son origine et cela ne valorise pas : son grand-père tout d’abord arrivé en France, puis son père et sa mère.Il y a cette humiliation à devoir choisir entre deux mondes, celui où l’on étudie et celui où l’on vit ou vivait.

C’est ce qu’elle raconte de manière appliquée et volontaire. Tant que l’on reste à sa place en tant qu’enfant d’émigrés, tout va bien pour la société, on occupe « une case » bien délimitée, dès que l’on se distingue dans une autre catégorie sociale et intellectuelle, il faut faire beaucoup beaucoup d’efforts pour pénétrer dans le sénacle réservé, si on réussit à le faire.

 

Le duo Baudelot et Establet avait créé un tollé au moment de la sortie de leur ouvrage « L’école primaire divise » en 1975. Aujourd’hui, dès le CP on sait si un enfant fera de longues études ou pas à l‘aide d’algorithmes qui envahissent notre vie quotidienne

 

Pierre Bourdieu l’avait déjà analysé en son temps en évoquant la fameuse notion de Capital culturel véritable sésame d’accès vers le haut et devenu une formule du langage courant.

 

D‘autre part, le sociologue Abdelmalek Sayad, disciple de Bourdieu dans « La double absence » avait mis l‘accent sur l‘absence de l‘émigré de son pays d’origine et l‘absence par l’exclusion organisée dans le pays d’arrivée, créant ainsi une double peine.

 

Plus proche de nous, le sociologue et philosophe Didier Eribon, auteur notamment de « Retour à Reims »,affirme que «les jeunes qui réussissent à changer de milieu social grâce à leurs études – les « transfuges de classe » illustrent les failles d’un système scolaire où l’idéologie méritocratique n’est qu’un« masque », qui profite avant tout aux catégories les plus aisées». (extrait du journal Le Monde, chronique d’Alice Raybaud du 26 janvier 2021).

 

Voilà qui va dans le sens de la pensée Nesrine Slaoui qui déclare en fin d’ouvrage que : «Bref, on nous a menti ; ce n‘est pas plus facile une fois la frontière des classes franchie, vous ne passez pas de l‘une à l‘autre comme par magie» page 193.

 

Illégitimes

 

Bien entendu, du chemin a été parcouru, des étapes franchies depuis l’émigré type des 30 glorieuses et et les étudiants nés en France d’origine maghrébine que l‘on retrouve dans les hautes écoles d’études supérieures.

 

Il semblerait toutefois qu‘une dimension échappe à Nesrine Slaoui : c’est une femme ! Une femme issue du Maghreb, de parents ouvriers émigrés, qui a vécu en province avec les oripeaux d’une société patriarcale en mal de renouveau. Ce sont des éléments sociologiques très importants qui renvoient à des concepts de classe et que même si l‘intéressée n‘en n’avait toujours pas conscience, il y a et il y aura toujours quelqu’un pour le lui signifier.

 

D’où la prise de conscience nécessaire que l‘auteure a effectué, par une voie agressive il est vrai, qui aura pour résultat, nous le lui souhaitons, d’avoir une lucidité accrue et des réponses adaptées à chaque parole ostracisante.

 

Dédié « aux écorchés, aux ambitieux, à tous ceux qui se reconnaitrons et aux miens pour toujours, à mes grands-parents, à mes parents et à Khalid », Nesrine Slaoui a fait le lien avec d’où elle vient pour savoir où elle compte aller. C’est un pas de géante !

 

Illégitimes est un livre à lire pour aider tous ceux et celles qui n‘ont pas encore trouvé leur place dans la société française.

 

 

 

 

 

 

 

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