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Billet de blog 11 août 2022

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Alia Mamdouh, Comme un désir qui ne veut pas mourir, Editions Actes Sud

Dès le début de ce livre il faut comprendre que c’est une femme, Alia Mamdouh qui se met dans la peau d’un homme pour narrer des péripéties masculines, viriles et phallocratiques pourrait-on ajouter.

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Alia Mamdouh, comme un désir qui ne veut pas mourir, traduction de l‘arabe Philippe Vigreux, Editions Actes Sud, 2022, 271 p.

Dès le début de ce livre il faut comprendre que c’est une femme, Alia Mamdouh qui se met dans la peau d’un homme pour narrer des péripéties masculines, viriles et phallocratiques pourrait-on ajouter.

Il semble que c’est la première fois qu‘une telle expérience est donnée à lire au grand public, traduite en français, en provenance d’une auteure arabe, irakienne plus précisément.

©Maurizio Di Iorio

Dès le début de ce livre il faut comprendre que c’est une femme, Alia Mamdouh, l’écrivaine qui crée un personnage masculin, elle se met dans la peau d’un homme pour narrer des péripéties masculines, viriles et phallocratiques pourrait-on ajouter.

Il semble que c’est la première fois qu‘une telle expérience est donnée à lire au grand public, traduite en français, en provenance d’une auteure arabe, irakienne plus précisément.

©Maurizio Di Iorio

Sarmad Bourhane Eddine, (Sarmad prénom signifiant l‘infini, l‘éternel) le héros principal narre son histoire de traducteur vers l‘anglais, basé à Londres comme une bonne partie de la communauté intellectuelle irakienne, la cinquantaine, ancien communiste, boulimique pathologique atteint d‘obésité morbide et obsédé sexuel. Il se rend chez son médecin attitré, qui ne cesse de rire de façon plus ou moins discrète, en découvrant le changement survenu sur le corps de son patient : son sexe a tant diminué qu‘il ne peut plus le voir, perdu sous son gros ventre.

Pour l‘homme arabe, assez porté sur la chose, c’est la fin du monde ! Il y a cette réplique assez étonnante : « l‘homme ignore comment sa verge pense ».

Une fois cela posé, il va bien falloir apporter aux 271pages du roman davantage de matière substantielle.

Le génie de l‘auteure est de lier cela à l‘histoire passée et immédiate de son pays, l‘Irak. Son regard est sans artifice ni compromis ni complaisance. Le lecteur suit Sarmad dans ses pérégrinations à Londres, évoque son premier amour contrarié à Bagdad, Alef (prénom désignant la 1ère lettre de l‘alphabet arabe) des souvenirs des années 1970, de ses compatriotes de militantisme dans le giron marxisme-léninisme qui rêvaient à un nouvel ordre mondial et bien entendu, les ébats et joutes sexuels avec les femmes qui ont traversé sa vie. Parler de sexualité de manière aussi réaliste et symbolique est un exercice plutôt rare en littérature qui plus est arabe et il semble que les personnages aient exploré le sujet avec une imagination débordante.

Même s’il y a du changement, toutes les sociétés arabes sont conservatrices, rigides et dominatrices surtout à l‘endroit des femmes, tout le monde sait cela aujourd’hui avec l‘irruption du digital dans nos quotidiens. Plus encore Alia Mamdouh effectue un parallèle avec la déréliction physique, le désenchantement et les cauchemars de Sarmad avec ceux de l‘Irak après les guerres, de l’invasion américaine sous des prétextes fallacieux, (on n’oublie pas que la première action faite en 2003 en Irak par les américains est le pillage du musée national et de l‘historique bibliothèque de Bagdad), de l’assassinat du leader Saddam Hussein puis de la mise à mort de ce pays désormais livré aux guerres intestines des minorités religieuses …

L’auteure va encore plus loin, elle évoque l‘étouffement de la société qui touche chaque irakien jusqu’à son être le plus profond.

L’Irak s’est perdu après de flamboyants siècles durant les années 1970, la brillante dynastie des Abbassides et plus loin encore avec son passé mésopotamien, sumérien, assyrien, babylonien aux legs prestigieux à l‘ensemble de l‘humanité.

Le compteur est mis à zéro ou presque, il va falloir tout recommencer, se relever, former des générations, reconstruire, patienter, prier, penser… comme un désir qui ne veut pas mourir ! L‘Irak, c’est un peuple d‘abord, il n‘est pas mort malgré toutes les tentatives passées au cours de ce siècle mortifère, tant qu‘il y aura des auteures telles qu’Alia Mamdouh, ce ne sera pas le cas. C’est véritablement par les femmes que le pays se redressera.

On ne peut que la comprendre lorsqu‘elle affirme que « « Je suis fatiguée de vouloir courir vers l’Irak ».Phrase à la fois claire et énigmatique.

Alia Mamdouh n‘est pas assez connue en France, cependant ce roman a été publié en arabe en 2003 sous le titre Al Mahbûbât (Celles qu‘on aime) a obtenu le prestigieux prix Naguib-Mahfouz en 2004 et elle a reçu le 15 mai dernier, un hommage de la chaire de l’Institut du Monde Arabe à Paris pour l’ensemble de son œuvre. Quatre de ses romans sont traduits en français et publiés chez Actes Sud : La Naphtaline (1996), La Passion (2003) et La Garçonne (2012) primé en 2004.

J’ajouterais que l‘écriture d‘Alia Mamdouh est forte et cultivée, dense, élégante, très belle, précise, elle ne laisse passer aucun détail, restituée au lecteur français grâce à la belle traduction de l‘arabe de Philippe Vigreux.

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