Avicenne ou l‘islam des Lumières, Omar Merzoug, Editions Flammarion, 2021, 415 p.

Comme il est vrai que l’islam aujourd’hui pâtit d’une visibilité négative, la biographie d' Ibn Sina, de son nom latinisé Avicenne (980-1037) apporte une évidence.

Avicenne ou l‘islam des Lumières, Omar Merzoug, Editions Flammarion, 2021, 415 p.

Comme il est vrai que l’islam aujourd’hui pâtit d’une visibilité négative, la biographie d' Ibn Sina, de son nom latinisé Avicenne (980-1037) apporte une évidence : s’il n’était pas né, le monde entier aurait été privé de ses connaissances, de son érudition, de sa pensée et de sa pratique médicale et philosophique.

C’est ce qui découle de la lecture du livre de Omar Merzoug, docteur en philosophie et professeur spécialiste de la pensée au Moyen-Age.

L’auteur a été séduit par l‘homme et l‘oeuvre à qui il donne les caractéristiques suivantes : c’est un homme d’une grande audace, un grand penseur capable d’affronter le conformisme ambiant en proposant à contre-courant un rationalisme en islam qui propose une nouvelle voie de pensée confrontant croyance et esprit critique.Avicenne se retrouve alors dans un combat qui lui assure certes des disciples mais surtout des détracteurs qui le poursuivront pour ses idées.

En effet, les docteurs de la Loi « voulaient exclure la philosophie du champ des savoirs » dit Omar Merzoug.

Avicenne

Un génie remarquable aux multiples facettes.

D’origine perse, Ibn Sina de son nom latinisé Avicenne, grandit près de Boukhara (actuel Ouzbékistan), considérée comme une ville de lumière avec son activité commerciale et carrefour de savoirs et de connaissance. Elevé dans un milieu très favorisé avec son père lettré musulman shi’ite ismaélien et sa mère issue d’une famille noble.

La branche du Shi’isme ismaélien était « de loin la plus active, celle dont les adeptes se révélaient de subtils dialecticiens avec une force d’entrainement extraordinaire, déployant des trésors d‘éloquence...» p102.

D’autre part, il grandit dans une atmosphère d’effervescence théologique et intellectuelle avec l‘avènement de trois califats, deux Fatimides au Caire et à Kairouan, le troisième Omeyyade à Cordoue ce qui dénote un éclatement du pouvoir central abbasside.

Il se distingue très tôt par une intelligence vive et une mémoire phénoménale.Il assimile l’œuvre d’Aristote qu‘il cite par coeur sans oublier la théologie et le droit musulman, le fiqh. A dix-huit ans il est médecin, il guérit le prince Nuh Ibn Mansour là où les autres médecins avaient échoué.A sa demande, le souverain lui ouvre sa bibliothèque privée et il accède à des ouvrages précieux.Lorsqu‘il découvre le commentaire du philosophe Al Farabi (872 - 950) sur la métaphysique d’Aristote, sa pensée philosophique fait des pas de géant.

il était si enthousiasmé que « tout réjoui de cet événement, je fis d’abondantes aumônes aux pauvres le lendemain» p 87.

Son oeuvre la plus connue le « Canon de la médecine » traduit parl‘italienGérard de Crémone quiservira de référence en Europe, en détrônant celui deGalien. Ce sera le cas jusqu‘au 17 ème siècle à l‘Université de médecine de Montpellier. Ce Canon contient non seulement une somme de connaissances grecques et arabes sur les maladies mais aussi une liste de près de 800 médicaments et leur utilisation.

Lorsqu’il appréhende un malade, il met en place une approche systémique où corps et âme sont liés et provoquent des symptômes et des troubles sur les organes.De même qu‘il prend en compte l’influence des saisons, de la nourriture sur le malade ainsi que les mesures d’hygiène du chirurgien notamment avant une opération.Un esprit résolument novateur en avance sur son temps qui passe ses journées à l‘étude, à l‘écriture et aux soins.

Le Prince des savants.

Lors son père meurt en 1012, il quitte sa ville natale pour Gûrgandj ( actuel Turkménistan), où il avait une charge de vizir assez brève au service du prince, puis il vécut à la faveur des souverains Samanides et Bouyides qui l’accueillaient et le nommaient vizir à leur cour jusqu‘à son arrivée à Ispahan en 1024.

Lorsqu‘ilrencontre Al-Biruni, ils auront une correspondance soutenue, débattront et polémiqueront sur de grands sujets tels que « la dialectique arabe, la légitimité de l‘imam, Coran créé ou incréé….. » p 80.

Un autre ouvrage majeur, uneencyclopédie en 10 volumes fera sa renommée, le « Livre de la guérison (de l‘âme) , kitâb al Shiffa », dans laquelle il considère que « la philosophie est une entreprise de guérison et de purification ».D’autre part, il est le premier philosophe musulman à avoir séparé l‘essence de l‘existence où l‘essence de l’homme est d’être mortel et où Dieu est impénétrable, « Allah Samad » sourate 112.

Autre domaine où il se distingue, la poésie dont il connaît la prosodie, les mètres de la poésie classique.Omar Merzoug nous fait le plaisir de placer un de ses textes « Le poème de l’âme » en fin de volume, p 385.

En réalité, Avicenne fait partie de ces hommes éduqués et savants qui s’adonnaient aux sciences exactes, à la philosophie, à l‘histoire et la géographie, à l‘art de la conversation et à la poésie, à la musique et à l’adab, aux règles du savoir-vivre en toutes circonstances afin d’accéder au statut si l‘on peut dire de l‘honnête homme au sein de la société savante de l‘islam médiéval.Avicenne a initialisé la liberté de penser à un moment de l‘Histoire où cela constituait un danger, voire une hérésie.

Son œuvre sera traduite au cours du moyen-âge latin, à partir du XIIème siècle à Tolède puis à Burgos.

Avicenne aura marqué son siècle et bien au-delà. Bien qu‘il reste davantage connu à son activité de médecin, il n‘en demeure pas moins que son héritage philosophique grec et musulman est très important. Sa pensée englobe la Loi révélée ( la Chari’a) et la philosophie appliquant le commentaire philosophique à celui du Coran. Ce qui n‘a pas été sans poser de problème.Malgré les tensions et les heurts il a toujours maintenu ses positions.Il était considéré comme le 3 ème Maitre, après Aristote son Dominus Maximus et son immédiat prédécesseur, Al Farabi, il reste un grand penseur à l'intelligence féconde, contemporaine et à la culture systématique.

Il s’est donné cette liberté de penser afin que la civilisation arabe et musulmane puisse continuer son cheminement à travers le temps, en lui apportant intelligence, lumières, métissage d’apports des cultures grecque persane, chinoise, indienne et d’autres encore par le débat et l’enrichissement mutuels.

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